Interview dans L’OPINION

Propos recueillis par L. VIGOGNE


Jugez-vous possible l’élection de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2022 ? 

J’en constate la possibilité. Aujourd’hui, le rapport de force entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, selon les derniers sondages réalisés sur un possible second tour serait autour de 45% pour elle et de 55% pour lui. C’est le type de résultats que l’on retrouvait à l’époque du clivage droite/gauche. Or, depuis le début du quinquennat, la présidente du Rassemblement national progresse régulièrement dans les intentions de vote par rapport au chef de l’Etat. La logique de polarisation de la vie politique qui existait en 2017 n’a depuis cessé de se renforcer, à son profit, notamment sous le coup de la crise des Gilets jaunes. Dans les sondages qui commencent à paraître sur la présidentielle, près de six électeurs sur dix choisiraient soit Macron soit Le Pen dès le premier tour. Cela n’a pas valeur de pronostic mais signale un état d’esprit actuel.

Est-ce d’abord la fin du clivage droite/gauche qui rend selon vous cette hypothèse aujourd’hui crédible?

La vie politique française sous la Vème République se structure autour du second tour de l’élection présidentielle. Or en 2017, celui-ci a opposé deux personnes qui ne se reconnaissaient pas dans le clivage droite/gauche et c’est le même affrontement qui est anticipé à l’identique en 2022. Si le clivage gauche/droite n’a pas disparu dans la mesure où 40% des Français, notamment parmi les classes moyennes, se reconnaissent encore en lui, une autre polarisation sociologique, culturel, politique s’impose toujours davantage en ce quinquennat. Il y a d’un côté une France d’en haut qui se reconnaît dans Emmanuel Macron, ce que j’appelle le bloc élitaire, et de l’autre côté une France d’en bas qui s’identifie principalement à Marine Le Pen, et qui forme un autre bloc, moins abouti, le bloc populaire. Ce processus se déroule sur fond de radicalisation des relations sociales, ce qui réveille un imaginaire de lutte des classes. C’est un changement décisif car en la matière, le clivage gauche/droite avait une particularité : il brassait à gauche comme à droite des catégories sociales très variées. Bien sûr, c’était un peu plus bourgeois à droite et un peu plus populaire à gauche, mais au fil du temps, les références culturelles, les traditions familiales ou locales, avaient fini par compliquer les facteurs de positionnement politique. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus simple : les différences ne se croisent plus, mais se superposent. Je ne nie pas qu’il puisse exister des formes de séparation liées à l’immigration extra-européenne, mais ce phénomène ne pèse guère, pour le moment et au niveau national. Parmi les Français qui votent, j’observe une convergence vers un conflit central, binaire, au contenu essentiellement social.

C’est-à-dire ?

Une fois précisé que demeurent entre les deux blocs des millions de Français qui refusent de se situer dans le cadre du nouveau clivage, j’insiste sur la cohérence de celui-ci. Prenons le rapport à l’exécutif : plus vous êtes aisés financièrement, plus vous habitez dans une ville-centre ou une banlieue prospère, plus vous avez de bons diplômes, et plus vous avez confiance en l’avenir, mais aussi plus vous soutenez le pouvoir actuel. En sens inverse, la sympathie pour le mouvement des gilets jaunes ou le soutien à Marine Le Pen est directement corrélé à la faiblesse des revenus et du patrimoine, à la faiblesse du niveau scolaire ou à l’éloignement du centre-ville. C’est à peu près le même clivage que celui observé dans les votes au référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen. Une société pyramidale étant plus large à sa base qu’à son sommet, cela peut donc provoquer une surprise : la victoire du populisme sur le progressisme, pour utiliser ces termes galvaudés, et de Marine Le Pen sur Emmanuel Macron. Reste une large partie de la population qui échappe à cette logique, les retraités. Ils forment le principal renfort au bloc élitaire, d’où l’intérêt qu’aurait le pouvoir à les ménager.

Mais le bloc populaire ne manque-t-il pas encore d’homogénéité ?

Le bloc élitaire est facile à décrire et à analyser : ses bases sociales sont limpides, son idéologie explicite, avec un progressisme ouvert à la mondialisation et à l’Europe, et sa forme politique évidente, avec Emmanuel Macron. Regardons de l’autre côté. Marine Le Pen a bénéficié en 2017 du vote des ouvriers et des employés, mais elle y était concurrencée par Jean-Luc Mélenchon. Avec l’effondrement électoral de la France insoumise, elle centralise le vote populaire : dès le premier tour, selon l’IFOP, 52% des employés et ouvriers voteraient pour elles, et, pour ceux qui ne s’abstiendraient pas, 64% au second, au lieu de 18% des cadres ! Son noyau dur est constituée des travailleurs pauvres du privé, notion qui englobe des salariés mais aussi beaucoup d’indépendants en difficulté financière. Son idéologie est le souverainisme intégral, mêlant euroscepticisme et refus de l’immigration. Son expression politique est de plus en plus le Rassemblement national. Avec le renfort de fractions des classes moyennes se constitue sous nos yeux un bloc populaire.

Dans votre ouvrage, Bloc contre bloc, vous notez néanmoins qu’il reste cependant au bloc populaire de « représenter à son tour une formulation crédible de l’intérêt général, dans laquelle des segments substantiels des classes moyennes pourraient se retrouver »…  

Pour accéder au pouvoir, il lui manque des relais dans les hautes sphères de la société, ainsi qu’une crédibilité pour diriger l’Etat. Le problème de Marine Le Pen n’est plus celui des valeurs – le fameux plafond de verre n’existe plus -, mais sa capacité gouvernementale. Même, et peut-être surtout, les gens modestes savent très bien qu’en cas de catastrophe économique, ils pourraient couler. Il ne faut pas sous-estimer le schéma de normalité électorale qui s’est mis en place. En 2017, n’importe qui aurait pu être élu au second tour face à Marine Le Pen. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Elle a bénéficié indéniablement du phénomène des Gilets jaunes. Ce mouvement a été soutenu par les catégories populaires mais aussi par une bonne partie des classes moyennes. L’antagonisme qu’il a illustré face à Emmanuel Macron est un facteur d’unification.

Selon vous, la grande faiblesse d’Emmanuel Macron sera le vote par défaut…

En 2022, par définition, on aura un Président sortant qui aura donc cristallisé tous les mécontentements, qu’ils soient raisonnables ou pas, des Français. Depuis 1981, nous sommes installés dans un schéma d’alternance quasi  systématique, que cela passe par la présidentielle ou les législatives. Cela paraissait inconcevable en 2017, mais la logique sociale, idéologique et même institutionnelle amène à envisager cette perspective pour 2022 comme possible, même si elle n’est pas à ce jour la plus probable.