Tribune de Jérôme Sainte-Marie, publiée par Le Figaro le 30 juillet 2018.


De cet événement inédit, inattendu et imprévisible dans son développe- ment, l’affaire dite Benalla, plusieurs effets dans l’opinion apparaissent probables. On ne voit guère comment l’image d’Emmanuel Macron  en  serait améliorée auprès du grand public. Il est à l’inverse concevable que     le trouble soit grand parmi les membres de la police et de la gendarmerie.    Il est enfin certain que la grande difficulté manifestée par le parti du pou- voir durant cette épreuve fait réfléchir bien des élus tentés de le rejoin-  dre. Au-delà de d’effets d’opinion notables mais limités, cette crise in- achevée constitue aussi un moment de vérité pour le  macronisme  dans son rapport au libéralisme. Tout semble en effet  indiquer  qu’après en avoir développé le volet économique et abordé  le volet  culturel,  il s’éloigne de sa dimensionpolitique.

Il faut tout d’abord pour considérer l’impact de l’affaire Benalla rappeler qu’elle survient dans un contexte d’opinion très particulier,  correspon- dant à un net affaiblissement de la position d’Emmanuel Macron. Un sondage BVA réalisé après la Coupe du Monde, révélait une impopularité grandissante du président de la République, 59%  des  Français en  ayant une mauvaise opinion. Ainsi, alors qu’était acquise la victoire du pouvoir    sur le mouvement de contestation sociale,  avec  l’effilochement  de la  grève à la SNCF et la mise en déroute de la stratégie de « convergence      des luttes », Emmanuel Macron ne recueillait pas dans l’opinion publique  les fruits de sa victoire politique, pas plus qu’il ne détournait à son profit celle de l’équipe de France. En outre, les sympathisants LR, jusque-là divi- sés à son sujet, basculaient majoritairement dans un jugement négatif, comme s’ils se sentaient enfin libérés de l’obligation politique de soutenir l’exécutif face aux syndicats et à la gauche radicale. Emmanuel Macron conservait donc la défiance de ceux qu’ils se sentent les perdants de sa politique sociale, tout en voyant s’affaiblir la confiance parmi les tenants d’une politiquelibérale.

La réaction des Français à l’affaire elle-même est connue. Un récent son- dage indiquait que pour les trois-quarts des  Français  comme pour  les  deux tiers des électeurs d’Emmanuel Macron, l’affaire avait un impact négatif sur l’image qu’ils se font de celui-ci. Pour une fois dans ce quin- quennat,onneconstatepasdedifférencesignificativedejugementliéeà

la catégorie sociale. Ceci souligne que l’enjeu pour l’opinion publique est bien la manière d’exercer le pouvoir, et non la politique suivie par lui.    Par ailleurs, une étude Ipsos montrait l’impact naturellement très négatif des premiers développements de l’affaire sur la  cote  présidentielle, laquelle entretient la montée d’une défiance à l’égard d’Emmanuel Macron qu’elle n’a cependant pas créée.

L’affaire Benalla intervient donc en un moment où le  macronisme  trav- erse une crise politique dans l’opinion. En effet, Emmanuel Macron a été élu sur une double promesse : administrer un choc libéral à la société française, d’une part, contrer la montée en puissance des populismes d’autres part. Au bout d’un an, ces deux chantiers semblent bien engagés, l’opposition syndicale étant écrasée, la France insoumise ramenée à son tropisme minoritaire de gauche, et le Front national entravé par des moyens nouveaux.
Or, loin de temporiser, l’exécutif poursuit son renforcement politique, au-delà des attributions  très larges que lui donnent  la Vème République. Plus précisément, avec la loi contre les supposées « fake news » et la réforme constitutionnelle annoncée, ce sont les médias et le Parlement qui sont interpelés. Sensible dans les milieux di- rectement concernés par cette offensive, le trouble transparait plus largement dans l’opinion, qui entretient une relation ambivalente avec l’affirmation de l’autoritéprésidentielle.

Les études d’opinion, par exemple celles commanditées par le Cevipof, montrent une défiance assez générale par rapport aux institutions poli- tiques, présidence de la République incluse, mais un attachement aux grands piliers de l’Etat, à commencer par les forcex de l’ordre, le système  de santé et l’école. Plus généralement ils soutiennent toutes les struc-  tures qui évitent la dislocation sociale. Ils attendent donc du président de   la République qu’il soit un chef, et qu’il y ait un Etat, sans que les deux ne   se confondent. C’est d’ailleurs pourquoi les Français sanctionnent la ten- tation récurrente des présidents de la République de céder à leur « bon plaisir », en privatisant à leur bénéfice personnel les moyens qui ré- sultent de leur fonction. En conséquence, l’assertion que les Français voudraient un « roi » pour les diriger est très abusive et trompeuse. Souhaiter un bon fonctionnement des institutions n’a pas grand-chose à  voiravecvouloirlasubversiondecelles-ciparlavolontéd’unseul.

 

Un tel projet, sous une forme républicaine, n’aurait le soutien ni de ceux  qui s’opposent aux objectifs mêmes du projet réformateur macronien, et qui n’ont aucune raison de souhaiter qu’il puisse l’appliquer sans entrave,  ni de ceux qui tout en étant favorables à plus de libéralisme dans l’ordre économique souhaitent en conserver un peu dans l’ordre politique.  La  base importante mais toujours minoritaire dans l’opinion du macronisme   se fissure donc sur la question des moyens politiques, surtout quand l’adversaire semble battu et qu’aucun péril ne paraît justifier une radi- calisation du pouvoir. A ce titre, l’antienne si souvent  reprise  de l’efficacité politique du « récit » macronien de la verticalité du  pouvoir n’est qu’un récit sur le récit. Effectivement, parmi les qualités reconnues  par l’opinion à Emmanuel Macron, il y a le fait de disposer d’un cap, de diriger sans trembler, et de bien incarner la fonction. Cependant, l’affaire Benalla menace ces atouts, par le silence des premiers jours, par le flottement de sa majorité, et enfin par ce que ce qui a été révélé de l’exercice du pouvoir. Cette histoire de « récit » macronien de la verticalité n’explique pas grand-chose de la vie politique actuelle, au  con- traire de l’exercice réel de l’autorité présidentielle et des modifications concrètes apportées au fonctionnement de la démocratie.

A l’inverse d’un simple épisode de la communication élyséenne, nous  sommes sans doute à un moment décisif non seulement du quinquennat mais aussi du système politique français. Depuis quelques mois, les ré- formes annoncées ne concernent plus seulement le droit du travail et plus généralement le fonctionnement de l’économie, mais aussi le droit à l’information et l’équilibre des pouvoirs. L’affaire Benalla aurait  pu  con- tenir l’aspiration présidentielle à un centralisation encore accrue  de l’autoritépublique.Ilsembleraitàl’inversequ’elleenprécipitelavolonté.