Interview de Jérôme Sainte-Marie réalisée par Guillaume Perrault et publiée par Le Figaro le 30 août 2018.


LE FIGARO – A quel degré la démission de Nicolas Hulot affaiblit-elle Emmanuel Macron ?

 

Jérôme SAINTE-MARIE – L’exécutif connaît depuis plusieurs mois dans l’opinion publique un affaiblissement de ses soutiens dans l’opinion. Ce fut constaté avant l’affaire Benalla, et confirmé ensuite. Ainsi, selon la toute dernière livraison du baromètre IFOP, Emmanuel Macron enregistre son score le plus bas en termes de satisfaction depuis le début de son mandat – 34% des Français -, avec une chute particulièrement brutale – 14 points – parmi les sympathisant de droite. Cette dynamique négative ne peut qu’être entretenue par la démission de la personnalité politique la plus populaire actuellement, Nicolas Hulot. La forme choisie par celui-ci pour annoncer son départ revêt un caractère cinglant à l’égard d’Emmanuel Macron. Son incarnation de l’autorité présidentielle était déjà mise à mal par différents incidents comme l’étrange spectacle organisée à l’Elysée lors de la fête de la musique et plus encore par son attitude face à l’affaire Benalla. Cette fois, il lui est infligé une forme d’affront. Les différentes oppositions s’en trouvent galvanisées, cependant que la force d’attraction de la République en Marche sur leurs élus, ravageuse au début du quinquennat, est affaiblie. La préoccupation écologique n’est certes pas un critère prioritaire de choix électoral, mais cette démission a une portée bien plus grande que les dossiers qui l’ont motivée, car elle atteint le charisme présidentiel. Compte tenu de l’extrême personnalisation du pouvoir actuel, qui va très au-delà de ce qu’impose le fonctionnement de la Vème République, le coût politique se voit multiplié.

Le président peut-il gouverner sans s’appuyer, au gouvernement, sur des poids lourds de la politique ou de la société civile ?

Par temps calme, le gouvernement n’aura pas de difficultés particulières. Il dispose d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale, les forces syndicales sont divisées, le mouvement social a été battu, et l’on voit mal la Commission européenne causer des difficultés à un chef de l’Etat aussi attaché à lui plaire. Par ailleurs, le macronisme a réunifié des forces sociales dominantes autrefois partagées entre gauche et droite, ce qui constitue une base de pouvoir redoutable. Cependant, l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron a provoqué des fissures dans ce bloc élitaire, ce que le déroulement de l’affaire Benalla a illustré. Mais il n’est pas nécessaire pour Emmanuel Macron d’élargir sa base politique ou de mieux répartir les rôles dans sa majorité. Deux arguments pourraient cependant l’y amener. En premier lieu, on sent aujourd’hui un isolement et une fragilité nouveaux, qui pourraient se révéler périlleux face à une épreuve extraordinaire, je songe par exemple à une crise ouverte de l’Union européenne ou bien à un débat national sur l’adoption d’un traité commercial comme le TAFTA. Là il pourrait y avoir coalition des oppositions et difficulté réelle pour le pouvoir. Je pense également à un second argument, bien plus prosaïque, et qui concerne la préparation des élections municipales de 2020. Cette étape, décisive pour l’implantation de la République en Marche, imposera sans doute à Emmanuel Macron des accommodements avec ce qu’il appelle l’ancien monde.

Macron devient-il un président comme les autres, confronté au désenchantement ?

Puisqu’Emmanuel Macron n’obtient plus qu’un score de satisfaction de 34% chez les Français, il se trouve en effet en dessous de ce que connaissait Nicolas Sarkozy au même moment de son mandat. Il faut cependant rappeler que l’actuel chef de l’Etat avait vu sa courbe de satisfaction s’élever de 40% à 52% entre septembre et décembre 2017. Il n’y a donc rien d’inéluctable, mais la perspective d’un enlisement dans l’impopularité me paraît la plus probable. Les Français passent en cette rentrée de l’expectative à l’impatience. Beaucoup laissaient à Emmanuel Macron le temps de mettre en œuvre sa politique, ils attendent maintenant des résultats. Les indicateurs du chômage et du pouvoir d’achat redeviennent déterminants. S’ajoute à cela trois facteurs périlleux pour l’exécutif. Tout d’abord, les Français acceptent une certaine part d’inégalité dans les efforts demandés mais sous condition d’une amélioration globale, ce qu’ils ne perçoivent pas aujourd’hui. Ensuite, certains, notamment à droite, soutenaient l’exécutif tant qu’ils redoutaient un blocage social, et celui-ci étant désormais surmonté, leur solidarité avec le gouvernement s’amenuise. Enfin, sa politique économique et fiscale l’isole progressivement de pans entiers de la société française. L’annonce faite au sujet des pensions de retraites, avec une désindexation de leur revalorisation par rapport à l’inflation, sera peu appréciée par les intéressés.

Vous aviez qualifié le président de « libéral clintonien ». Est-ce toujours votre sentiment ?

Je persiste à le croire. Je ne vois pas qu’il soit devenu un « Président de droite ». Il ne me paraît pas davantage être un « Président de gauche » plus ou moins masqué. Emmanuel Macron incarne une offre idéologique libérale et européiste assumée, qui voit dans l’adaptation de la société française aux exigences du capitalisme mondialisé le principe de sa sauvegarde. Face à ce qu’il nomme « les nationalismes » et à la « lèpre » populiste, il entend constituer la digue la plus solide. Le problème qu’il rencontrera sur cette voie est la progression en France comme sur tout le continent d’un refus de ce libéralisme-là. En matière d’opinion aussi les faits sont têtus, et la ligne politique radicale de la République en marche me paraît condamnée à rester minoritaire. Du moins si les autres forces politiques, et en premier lieu les Républicains, réussissent à concilier crédibilité gouvernementale et écoute des demandes populaires.