par lowil | Déc 1, 2017 | Décryptages
Interview de Jérôme Sainte-Marie, réalisée par Pauline Graulle, publiée par Politis le 30 novembre 2017.
POLITIS – Comment jugez-vous les six premiers mois la France insoumise en tant que principale force d’opposition ?
Jérôme SAINTE-MARIE – Globalement, la France insoumise a réussi à transformer l’essai de la présidentielle. Certes, comparé à l’excellente campagne qui a été mené, le résultat du premier tour de la présidentielle a été un peu décevant. Mais ensuite, les élections législatives ont montré qu’en dépit de l’augmentation prévisible et inéluctable de l’abstention, notamment chez les classes populaires, la dynamique n’était pas perdue. La preuve, la FI a réussi à faire élire un groupe parlementaire autonome des communistes, ce qui donne une grande force et une grande liberté politique à Jean-Luc Mélenchon. Dans le vide sidéral actuel qui règne à l’Assemblée Nationale – l’amateurisme des députés d’En Marche, les socialistes et les républicains qui se sont très majoritairement abstenus lors du vote de confiance à Macron, et le FN divisé et inaudible –, les 17 députés insoumis apparaissent solidaires, dynamiques, et imaginatifs. Ils ont pris une place médiatique disproportionnée, qui plus est à l’aide de très peu de moyens – vidéos en ligne, blogs.
Jean-Luc Mélenchon n’a-t-il pas échoué à faire lien avec la jonction avec le mouvement social ?
L’atonie actuelle du mouvement social était prévisible. Elle est due aux échecs relatifs des dernières grandes mobilisations – contre la réforme des retraites par Fillon, puis contre la loi El Khomri. Par ailleurs, Macron avait affiché la couleur avant d’être élu : son libéralisme et son mondialisme ne sont donc pas une surprise. Mais il faut admettre qu’en matière de mobilisation sociale, la FI n’a pas réussi son pari. La marche du 23 septembre a été un demi-succès seulement. D’autant qu’à l’issue de la manifestation, la principale consigne était de préparer la manifestation suivante, ce qui donnait l’impression que tout cela moulinait dans le vide… Résultat, en cette fin d’automne, la FI apparaît isolée alors qu’elle aurait dû sortir de cette séquence avec une base élargie et renforcée par des liens noués avec le monde syndical et les autres mouvements politiques – c’est ce que craignait d’ailleurs le gouvernement.
Il faut dire que le discours de Jean-Luc Mélenchon n’était pas forcément très « convivial » à l’égard des syndicats et des autres partis à gauche…
Peut-être, mais la structuration de la FI en « mouvement » avait été pensée pour pouvoir accueillir et rassembler large. Une forme « informe » est plus facilement attractive, plus plastique, plus souple qu’un parti. Elle était censée pouvoir permettre de rallier des pans entiers du mouvement social et des autres partis de gauche qui auraient été poussés vers la FI par la tectonique des plaques politiques… Pour l’instant, cela n’a pas fonctionné. Il faut dire qu’aujourd’hui, dans cette période sans mouvement social d’ampleur ni élections, le mouvement manque de vent dans les voiles. Du coup, c’est un peu la mer des Sargasses.
Comment la FI peut-elle avancer quand même ?
Par la stratégie de communication surtout : en maintenant une présence forte sur Internet, très regardée notamment par les jeunes, en lançant des campagnes régulières de mobilisation sur le terrain… C’est aussi pour cela qu’elle utilise le coup d’éclat permanent. Cela fonctionne, mais la rançon de ce dernier axe stratégique, c’est un traitement médiatique parfois excessivement « vigilant » vis-à-vis de la FI. Cela use en interne et finit par créer un halo un peu sulfureux autour de ses représentants.
Cela peut-il porter préjudice durablement au mouvement ?
Quoi qu’en disent certains sondages, Jean-Luc Mélenchon apparaît comme le représentant d’une force alternative et se maintient à un bon niveau d’intentions de votes. Cela peut permettre à la FI de récolter les fruits d’un contexte instable. L’autre avantage de Jean-Luc Mélenchon, c’est qu’il a été battu, mais qu’il n’est pas à ce jour remplacé. Beaucoup de gens, les salariés d’exécution notamment, se reconnaissent en lui – sa fonction tribunicienne fonctionne. Dès lors, un état de souffrance sociale très marqué, des réformes impopulaires, une instabilité géopolitique, etc., tout cela peut fournir un carburant à une contestation « marxisante » dans sa lecture de la situation comme dans sa volonté d’articuler la politique avec la question sociale. Néanmoins, comme le contexte ne va pas rester éternellement sur des questions sociales, où son discours est bien rodé, la FI devra préciser son discours sur des sujets dits régaliens, comme l’immigration ou la nation.
Que voulez-vous dire ?
Prenons l’immigration. Il ne s’agit pas de stigmatiser les immigrés, bien sûr. Mais poser la question des flux migratoires est essentiel pour fidéliser le vote populaire, y compris celui issu de l’immigration récente. Evidemment, cela conduirait à se priver d’un électorat de gauche « lambda » qui n’accepterait pas cette orientation, mais cela me semble indispensable pour élargir le socle électoral. Avec la question des travailleurs détachés, on a vu l’hyper-sensibilité de certains sur ce thème, et pas forcément de mauvaise foi.
Pourtant, la FI ne veut surtout pas entrer dans des débats créant du dissensus en interne…
Mais pourra-t-elle en faire l’économie ? C’est là que l’organisation interne est importante : la FI doit se doter de structures démocratiques lui permettant de trancher sur les questions sensibles qui surviendront, notamment avec les prochaines élections européennes. Sur l’euro, les migrants illégaux, son rapport au mondialisme, le mouvement ne peut pas rester sur le seul programme de la présidentielle, il doit avancer.
Le mouvement de Benoît Hamon constitue-t-il une menace ?
Je ne crois pas car les électorats ne se superposent pas. Ce n’est pas la même gauche et ce n’est pas le même projet : sur l’Europe, notamment. C’est pourquoi je pense que Mélenchon n’a aucun intérêt à revenir vers les communistes, les hamonistes et les Verts. Si la FI veut vraiment progresser, elle doit lutter contre la tentation gauchiste d’une part – une tendance que j’ai pu observer lors du sommet du « Plan B » à Lisbonne chez certains autres partis européens –, mais elle doit aussi tirer un trait sur cette idée du rassemblement de la gauche, qui me paraît dépassée et même néfaste.
De toute façon, le vote de gauche pèse peu, même pas le tiers des suffrages exprimés, à moins d’y rattacher une grande partie du vote Macron ou LREM, mais alors on ne sait plus du tout de quoi on parle. Idéologiquement, cette notion si peu marxiste qu’est « la gauche » est plus que jamais un signifiant vide. La FI doit continuer d’affirmer sa décision, qui s’est avérée payante, de dépasser le clivage gauche-droite, tout en maintenant son ambition majoritaire. Evidemment, ce n’est pas simple, vu que son électorat est encore majoritairement issu de ce que l’on désignait comme « la gauche ». La mue n’est pas achevée, et c’est un combat culturel difficile qui est nécessaire, avec l’abandon de certains réflexes conditionnés du débat public.
par lowil | Sep 22, 2017 | Décryptages
Interview de Jérôme Sainte-Marie par Eric Mandonnet, publiée le 20 septembre 2017 par L’Express
L’EXPRESS – Emmanuel Macron est-il le président idéal pour Jean-Luc Mélenchon ?
Jérôme SAINTE-MARIE – S’il est certain que Jean-Luc Mélenchon aurait réellement préféré être lui-même aujourd’hui à l’Elysée, il demeure que l’entreprise politique menée par Emmanuel Macron le favorise de fait, et depuis le départ. En se situant hors du clivage gauche-droite, le candidat d’En Marche ! a précipité la dislocation du Parti socialiste, rendant des millions d’électeurs disponibles pour le candidat de la France Insoumise. Ensuite, la radicalité du projet réformateur et libéral d’Emmanuel Macron suscite mécaniquement une réaction symétrique dans une partie de l’opinion, ce que seul le mouvement de Jean-Luc Mélenchon est aujourd’hui en mesure de cristalliser. Enfin, la transformation structurelle de la société française que veut le chef de l’Etat fixe durablement le débat public sur des thèmes sociaux, rendant moins audible le discours du principal concurrent de la France Insoumise parmi les catégories populaires, le Front national. Pour toutes ces raisons, je crois que désormais, Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron font système.
Jean-Luc Mélenchon est-il l’opposant idéal pour Emmanuel Macron ?
En creux, cela suggèrerait que l’Elysée l’aurait choisi comme tel, afin que La République En Marche devienne, si l’on ose dire, l’unique parti de gouvernement face à une opposition sans crédibilité. Je ne vois pas les choses ainsi. En effet, vu l’état de la gauche traditionnelle, dont les cadres comme les électeurs ont été dispersés, 42 % des sympathisants socialistes aillant ainsi voté Emmanuel Macron dès le premier tour, le mouvement La République En Marche n’a plus grand chose à prendre de ce côté-là. Inversement, la crise de la droite n’est pas arrivée à son terme, et l’Elysée pourrait avec profit, pour l’affaiblir davantage, entretenir la flamme lepéniste. Du point de vue du pouvoir en place, Jean-Luc Mélenchon présente deux inconvénients majeurs par rapport à Marine Le Pen. Il peut, lui, faire la jonction entre opposition parlementaire et mouvement social. Ensuite, quels que soient l’antipathie personnelle ou la détestation politique qu’il peut susciter, Jean-Luc Mélenchon ne pâtit pas de l’ostracisme subi par Marine Le Pen et son parti. Pour ces deux raisons, sa capacité de rassemblement face à Emmanuel Macron est à cette heure bien plus grande.
La France Insoumise ressemble-t-elle à la République en marche plus qu’il n’y paraît… ?
Les similitudes structurelles sont frappantes. Ces deux mouvements se sont constitués par le haut, c’est à dire autour de la candidature de leur leader à l’élection présidentielle. A leur différence, les grands partis traditionnels ont du organiser des primaires. Pour autant, ils représentent tous deux des forces sociales enracinées et largement antagonistes. C’est d’ailleurs pourquoi on a pu reparler de « vote de classe » le 23 avril dernier. Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon prennent également très au sérieux la dimension idéologique du combat politique. Ils bataillent autour de la notion de libéralisme, pour l’essentiel encensée par l’un et réfutée par l’autre. Enfin, notamment par leur dénonciation commune des élites politiques traditionnelles, ils participent tous deux d’une approche populiste de la démocratie, sans que ce soit ici péjoratif. Ce n’est plus l’affrontement de la gauche et de la droite, mais le populisme d’en haut contre le populisme d’en bas.
par lowil | Sep 21, 2017 | Décryptages
Interview de Jérôme Sainte-Marie réalisée par Alexandre Devecchio et publiée le 19 septembre par Le Figaro Vox
LE FIGARO VOX – Jean-Luc Mélenchon était le grand absent de la fête de « L’Humanité » ce week-end. Dans sa traditionnelle allocution aux forces de gauche et du mouvement social le secrétaire national du PCF a fustigé les « sirènes dégagistes » portées selon lui durant la campagne présidentielle par « Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ». Que cela vous inspire-t-il ?
Jérôme SAINTE-MARIE – D’abord un sentiment de perplexité par rapport à l’accueil que les propos du Premier secrétaire du PCF pourraient rencontrer à la base. Ils s’apparentent en effet plus à une attitude qu’à une position politique déterminée. Le principal reproche adressé à Jean-Luc Mélenchon est finalement de ne pas être présent à la Fête de l’Humanité, et d’exprimer en cela un manque de respect et de gratitude pour une formation politique qui l’a finalement soutenu lors de l’élection présidentielle. On a connu critique plus solidement structurée. Comment pourrait-il en être autrement ? Apparemment, les travées du parc de la Courneuve étaient emplies d’électeurs de Jean-Luc Mélenchon, et les débats qui s’y tenaient comptaient nombre d’élus et d’orateurs de la France Insoumise. Les sympathisants du Parti communiste ont dans leur immense majorité voté, en 2012 comme en 2017, pour Jean-Luc Mélenchon. Ils ont pour beaucoup cette année éprouvé la vive satisfaction de laisser loin derrière eux le candidat socialiste, pour la première fois depuis 1969. S’ils sont attentifs aux propos de leurs dirigeants, ils sont attachés à une certaine unité d’action face au gouvernement dirigé par Edouard Philippe. Par ailleurs, ils n’ont pas forcément les mêmes priorités que leurs dirigeants, lesquels sont tout à fait logiquement préoccupé par le maintien logistique du Parti et la défense de ses positions électives, par exemple lors des élections sénatoriales du 24 septembre.
On a le sentiment d’un changement d’ère, en particulier à gauche, avec l’apparition de nouvelles formes …
De fait, la présidentielle de 2017 a révélé le manque d’efficacité des structures partisanes traditionnelles. On disait autrefois qu’il fallait contrôler un grand parti pour gagner la présidentielle, et c’est ailleurs ainsi que l’on avait expliquer la victoire de Jacques Chirac sur Raymond Barre en 1988, puis sur Edouard Balladur en 2005. Cette année, ont été éliminées dès le premier tour les deux formations qui avaient qualifié leur candidat pour le second cinq ans plus tôt. En 2017, le score cumulé du Parti socialiste et du parti Les Républicains est de 26%, au lieu de 56% en 2012. Deux des trois forces qui se sont affirmées à leur place, En Marche ! et la France Insoumise sont construites du haut vers le bas, autour de leur leader et candidat. Reste une situation intermédiaire, celle du Front National, dont la forme partisane existe depuis des décennies, mais qui est essentiellement un rassemblement autour de Marine Le Pen.
En Marche ! est-il en train de remplacer le PS et la France insoumise le PCF ? Quelles sont les différences entre ces différentes formations ?
Le Parti communiste encore un peu, le Parti socialiste davantage, et surtout le parti Les Républicains disposent d’un réseau d’élus locaux, avec donc le contrôle d’exécutifs et des moyens qui vont avec, qu’il ne faut surtout pas oublier. C’est d’ailleurs la clé du comportement du PCF par rapport à Jean-Luc Mélenchon. Il en résulte qu’il faudra attendre les prochaines élections municipales, en 2020, pour savoir si nous changeons d’ère en matière d’organisation démocratique. La République En Marche peut s’appuyer sur le réservoir de places à pourvoir que donne le contrôle du pouvoir national, mais elle risque de pâtir de l’impopularité de l’exécutif. La France Insoumise est dans une situation autrement plus fragile, car même si elle est un puissant vecteur d’opposition, elle n’a guère de biens politiques à distribuer.
Après le relatif échec de leur première mobilisation, les syndicats semblent également affaiblis. Sont-ils eux aussi touchés par le phénomène du « dégagisme » ?
Les problèmes du syndicalisme français sont anciens, et d’une nature bien plus prosaïque. L’individualisation des destins professionnels ainsi que la montée du chômage expliquent largement leurs difficultés, au-delà des erreurs qu’ils ont pu commettre. Aujourd’hui, dans les entreprises privées, l’engagement syndical dépend beaucoup de l’obtention possible d’un statut protégé. La notion passablement énigmatique de « dégagisme », qui confond selon moi le résultat des votes avec leur motivation, s’applique encore plus mal aux syndicats qu’aux partis politiques.
Est-ce l’avènement de « la société liquide » prophétisée par Zygmunt Bauman ?
Pour la connaissance limitée que j’ai de cette théorie, je ne crois pas qu’elle puisse correspondre à la société politique française, sinon comme métaphore. La transformation des clivages, avec l’affaiblissement de l’opposition gauche-droite, ne signifie pas leur disparition. On a même pu observer en 2017 un alignement spectaculaire du vote sur les ressources économiques et culturelles des électeurs, et l’image que chaque groupe social avait de lui-même. Par exemple, le vote des cadres, eux qui exaltent la mobilité et l’individualisme, s’est réellement concentré sur un candidat, Emmanuel Macron, au nom de leur intérêt collectif, réel ou fantasmé. Je pense plutôt, s’il faut citer un auteur, à Régis Debray, qui a beaucoup insisté sur le rôle du médium, de la transformation du moyen communicationnel principal, dans les évolutions idéologiques. Ainsi, En Marche ! comme la France Insoumise ont su beaucoup mieux que les autres utiliser les ressources de mobilisation et d’auto-organisation rendues contenues par l’internet.
par lowil | Sep 4, 2017 | Décryptages
Tribune publiée par L’Humanité, le 2 septembre 2017, Jérôme Sainte-Marie
Le trait majeur du moment électoral qui s’est achevé dimanche dernier est sa cohérence. Etape par étape, scrutin après scrutin, on constate un alignement à peu près parfait des votes, des discours et des hommes. Chacun trouve peu à peu sa place, et la rationalité du réel devient visible à tous.
Que doit-on entendre par cela ? Non pas, bien sûr, qu’il y aurait une intention exprimée par un mystérieux « électorat français », lequel équilibrerait savamment son vote entre les législatives et la présidentielle, doserait son abstention et composerait une Assemblée nationale avec un groupe majoritaire, mais pas trop. Très fréquentes, les sornettes de ce genre ne révèle rien d’autre que la paresse de l’analyse. Tout autre chose est d’essayer de comprendre le choix des électeurs, et non de « l’électorat », et de le faire en considérant tout ce qu’il y a de collectif dans leurs choix individuels. En d’autres termes, c’est par l’utilisation des moyens abondants de la sociologie électorale que l’on peut décrypter le sens de l’événement politique en cours.
Dès lors, si l’épisode parlementaire joue un rôle très important pour l’avenir, le seul moment où la volonté politique des Français s’est pleinement exprimé fut le 23 avril. A partir du résultat du premier tour, un engrenage était lancé qui, comme on l’écrivit alors, rendait inéluctable l’élection d’Emmanuel Macron, puis son obtention d’une large majorité à l’Assemblée nationale. Le seul point de surprise, mais il fut considérable, a été l’ampleur de l’abstention. Au vote de classe du 23 avril a succédé l’abstention de classe du 11 juin. Dans ces conditions, avec un décrochage massif des jeunes – seuls un tiers des moins de 35 ans ont voté au premier tour des législatives, au lieu des deux-tiers des 60 ans et plus – et des catégories populaires par rapport au vote, qu’une trentaine de députés FI ou PCF aient été élus constituent un petit exploit.
Le tableau d’ensemble est donc celui d’un réalignement électoral majeur, sur fond de rapport à la mondialisation. Le 23 avril, les catégories populaires se sont massivement détournées, par rapport à cinq ans auparavant, des candidats issus des partis dits de gouvernement, cependant que les catégories aisées et les retraités convergeaient sur les votes Macron et Fillon. C’est une avancée considérable. Pendant longtemps en effet, le Parti socialiste et le RPR, puis l’UMP, avaient rallié des cohortes d’ouvriers et d’employés, en activité ou à la retraite, sous le couvert des signifiants « gauche » et « droite ». Le Front national a eu, qu’on le veuille ou non, un rôle moteur dans la destruction de ce théâtre. En imposant comme une certitude la perspective de sa présence au second tour, Marine Le Pen a facilité contre elle la réunification politique de la bourgeoisie. Emmanuel Macron a su saisir à son profit personnel cette dynamique, mais les convergences étaient en route depuis des années, en raison notamment de l’affaiblissement parallèle des partis dits de gouvernement.
A partir de là, l’élément de surprise est l’affirmation d’une voix alternative à celle du Front national pour construire une expression autonome des catégories populaires. L’étonnante montée des intentions de vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon à partir de la mi-mars s’est accompagnée d’un mouvement de politisation de longue portée. Un premier effet en est une représentation parlementaire qui accentue la possibilité d’une nouvelle hégémonie idéologique de ce courant. L’exécutif fait désormais face à une opposition capable de fait la jonction avec le mouvement social, contrairement au Front national. De manière plus générale, la recomposition politique rend la société française lisible pour elle-même, tant les clivages partisans se sont rapprochés des lignes de fracture sociales. Le potentiel de conflictualité, voire de violence, d’une telle situation est considérable.
par lowil | Août 26, 2017 | Décryptages
Interview réalisée par Arnaud Folch pour Valeurs Actuelles, publiée le 24 août 2017
VALEURS ACTUELLES – Emmanuel Macron est plus impopulaire que Nicolas Sarkozy et même François Hollande après la même durée de mandat avant lui. Y avait-il dans sa campagne, et dans son élection, des éléments de fragilité qui pouvaient le laisser prédire ?
Jérôme SAINTE-MARIE – L’évolution de la popularité présidentielle renvoie d’abord à l’étroitesse de sa base électorale. Par le jeu des ricochets électoraux, les 24% de suffrages exprimés au premier tour se sont transformés en une victoire écrasante à la présidentielle, puis une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Pourtant, seuls 32% des électeurs originels d’Emmanuel Macron déclaraient en avril dernier le choisir pour ses propositions politiques, au lieu de 50% pour la moyenne des votants. L’abstention massive, historique, aux élections législatives a fait que les candidats de la République en Marche n’ont convaincu que 15,4% des inscrits au premier tour. Tout cela n’affecte pas la légitimité du nouveau pouvoir, mais indique les limites de son assise démocratique.
Cette disgrâce dans l’opinion est d’autant plus impressionnante qu’il avait semblé connaître à ses débuts un vrai état de grâce, très largement saluée par les médias. Celui-ci n’était-il qu’un écran de fumée ?
Emmanuel Macron avait donc à élargir sa base politique. Il l’a fait avec brio lors de la formation du gouvernement d’Edouard Philippe, qui a prouvé sa volonté de construire une force réformatrice intégrant une composante de droite. Les personnalités qui l’ont rejoint, et plus encore la nature des postes ministériels qu’elles ont reçus, a valu au nouveau Président l’intérêt de nombreux sympathisants de droite. C’est ainsi que les sondages ont enregistré dans un premier temps une popularité majoritaire du Chef de l’Etat comme du Premier ministre.
D’ordinaire, les Français se montrent plutôt compréhensifs vis-à-vis de l’exécutif en période estivale, l’impopularité record de Macron durant cette période témoigne-t-elle d’un rejet plus profond que celui qu’ont eu à connaître plus tardivement ses prédécesseurs ?
Deux éléments ont contribué à cette érosion rapide. Tout d’abord, l’annonce du « coup de rabot » budgétaire a, par sa généralité, inquiété des Français de toutes catégories sociales, ou presque. L’annonce de la hausse de la CSG a particulièrement déçu les retraités, qui rappelons-le rassemblent aujourd’hui le tiers des inscrits sur les listes électorales. Sur ce fond, le comportement du Chef de l’Etat a suscité une perplexité grandissante. Fort de l’idée que les Français voudraient un roi – il a eu des déclarations curieuses à ce sujet avant son élection -, Emmanuel Macron a personnalisé à outrance la communication présidentielle, confondant l’exaltation de son individualité avec l’incarnation de la fonction. La composition de la photo officielle est éloquente à cet égard. Ceci a éveillé dans l’opinion une prévention profonde.
Circonstance aggravante pour Macron : il est de plus en plus rejeté alors que le principal parti d’opposition, Les Républicains, est profondément affaibli et divisé. Comment l’expliquez-vous ?
Précisément, le pouvoir actuel ne peut plus jouer sur un simple jeu de miroir entre la majorité et son contraire. A ce stade de la recomposition politique, nous sommes passés à la quadripartition de l’opposition. Il ne peut donc espérer en une simple dialectique d’opinion, du fait même de son écrasante suprématie parlementaire. Il n’est d’ailleurs pas évident pour l’opinion que Les Républicains soit le principal parti d’opposition.
D’ordinaire, aussi, le premier ministre, surtout au début, sert de « bouclier » au président. Ce n’est pas le cas avec Edouard Philippe qui pourtant chute aussi lourdement dans les sondages…
De manière plus générale, aucune instance politique n’arrive pour l’heure à exister entre le Président et l’opinion publique. Ce pourrait être une stratégie de sublimation des clivages existant dans la société française dans une identification collective au Chef de l’Etat, un peu sur le modèle gaullien. Il s’avère que c’est un risque considérable de concentration des attentes, des critiques et des inévitables déceptions sur une seule personne. Nous sommes devant un schéma de crise majeure, politique et institutionnelle.
Si l’on devait résumer d’un mot, autre que « déception », le jugement des Français vis-à-vis de Macron quel serait-il ? Et pourquoi ?
Puisque l’on parle simplement du jugement sur la personne, avec des éléments d’inquiétude mais aussi de satisfaction, notamment par contraste avec la manière dont François Hollande concevait son rôle, le mot déception est inadéquate, ou prématuré. Pour qualifier le sentiment de la plupart des Français, confrontés à cette spectaculaire mise en scène de la personne présidentielle, la notion de « perplexité » s’impose.
Lorsqu’on les interroge, les Français plébiscitent la fin du clivage droite-gauche et l’idée d’un gouvernement d’union, ce qui est le « modèle » suivi par Macron. Sa chute dans l’opinion, à droite comme à gauche, témoigne-t-elle, pour l’avenir, d’un retour de ces clivages dont il serait la première victime ?
Je ne crois pas que l’on assiste à la résurgence du clivage gauche-droite, et les difficultés des socialistes comme du parti LR en témoignent. La polarisation politique se fait davantage entre un bloc élitaire et un bloc populaire, ce dernier étant partagé entre le Front national et la France insoumise. Une bonne partie de la droite comme de la gauche de gouvernement hésite à s’opposer à un pouvoir dont ils partagent des options fondamentales, notamment la mise en conformité structurelle de la France avec les exigences européennes.
Parmi les ressorts qui expliquent sa baisse de popularité, quels sont ceux qui transcendent le plus les clivages, politiques et autres, et se font sentir de la même façon, ou presque, chez l’ensemble des Français ?
Ce qui transcendent les clivages politiques, que l’on se représente sur un axe gauche-droite horizontale, c’est la verticalité des clivages sociaux. De la décomposition partisane émerge une opposition radicale entre des intérêts concrets. En peu de mots, la geste marcronienne révèle une nouvelle lutte des classes.
Quels sont les principales raisons, et évènements, de la chute de popularité de Macron dans son électorat venu de gauche ?
Le manque de perspective salariale pour les fonctionnaires est déjà un handicap. Plus généralement, il s’agit de réduire la dépense publique, ce qui formait le pilier central de la conscience de gauche une fois dissipé l’écran de ses valeurs chéries. Les cadres supérieurs « de gauche » n’en sont guère affectés, mais les autres catégories s’inquiètent.
Quels sont, ensuite, les principales raisons, et évènements, de sa chute de popularité dans son électorat issu de la droite ?
A droite aussi, les aspects matériels, c’est-à-dire là essentiellement fiscaux, me paraissent prédominants. S’ajoute à cela, une fois passé l’effet positif de la formation du gouvernement d’Edouard Philippe et des prestations d’Emmanuel Macron sur la scène internationale, un trouble sur l’identitaire et le régalien. L’électeur de droite ne veut pas d’un Justin Trudeau hexagonal. Et, bien entendu, le traitement réservé au chef d’état-major des Armées a suscité une inquiétude profonde et durable.
Quel sont les familles politiques qui, aujourd’hui, profitent le plus de la déception engendrée par les premiers mois de pouvoir de Macron ?
A l’évidence, la France insoumise a transformé son succès d’estime à l’élection présidentielle en une force politique durable. La campagne de Jean-Luc Mélenchon a produit un élan de politisation remarquable, notamment parmi les jeunes. En outre, cette formation a su résister à la tentation de prétendre incarner la « vraie gauche », pour parler à tous les Français qui ne s’intéressent plus guère à ce genre de signifiants. Le cas du Front national, qui semble depuis quelques mois un géant endormi, est plus complexe. L’important n’est pas son éclipse de visibilité, mais la force considérable que lui donnent les dix millions de suffrages obtenus par Marine Le Pen au second tour. Si les leçons de la campagne présidentielle sont effectivement tirées, en clair si le Front national enregistre la hiérarchie des attentes de ses électeurs potentiels, le parti de Marine Le Pen a un bel avenir devant lui. Désormais confronté à la rude concurrence de la France insoumise parmi les catégories populaire, il devrait profiter des divisions idéologiques et de l’affaiblissement partisan de la droite. Cette réorientation stratégique lui ouvrirait de grandes perspectives.
Si ce fossé avec l’opinion venait encore à se creuser, quelles sont les personnalités politiques qui devraient, à terme, le plus en bénéficier ?
Pour le moment, Jean-Luc Mélenchon a réussi à devenir l’opposant principal à Emmanuel Macron, les sondages le confirment. Une fois la réforme du code du travail achevée, il aura cependant cependant à gérer cet inévitable échec. A l’inverse, ce sera le moment pour la droite, jusqu’alors embarrassée dans son opposition à un gouvernement qui mène une réforme qu’elle aurait aimé accomplir, de redonner de la voix. Seules les personnalités capables de donner un sens idéologique à leur opposition, c’est-à-dire à se distinguer du libéralisme à 360 degrés d’Emmanuel Macron, pourront selon moi s’imposer.
La rentrée politique et sociale s’annonce particulièrement ardue pour le président. Dispose-t-il encore des cartes nécessaires pour renouer avec l’opinion ? Et si oui lesquelles ?
La perspective d’un « troisième tour » social me paraît réduite. Le chômage de masse, les difficultés financières de nombreux salariés, et la démoralisation de nombreux militants syndicaux ne plaident pas pour de fortes mobilisations, et encore moins pour des grèves. Reste que l’on ressent un immense malaise, entre un exécutif omnipotent, et une masse rétive. Il n’y a pas à court terme de débouchés électoraux pour ces frustrations, ce qui peut générer de la violence. Osons dire que l’instrumentalisation des peurs que cela susciterait constitue, comme pour tout pouvoir politique, une carte dans le jeu des gouvernants.
Quel serait, à l’inverse, le scénario-catastrophe de la suite du mandat de Macron ? Existe-t-il, comme avec Hollande, un risque de véritable fracture avec les Français ?
Si Emmanuel Macron n’arrive pas à retrouver une audience significative parmi les catégories populaires, il se place en grande fragilité. Le bloc élitaire qu’il a incarné au second tour de la présidentielle est en fait minoritaire dans le pays, et traversé de contradictions, comme l’atteste la persistance d’une droite classique. Or l’image du président de la République ne suggère guère l’empathie pour les Français de condition modeste. Après l’incapacité successive de la gauche et de la droite à faire réélire leur président, un échec de la formule de synthèse qu’est le macronisme ouvrirait la voie à une des deux forces qui se disputent le bloc populaire.
L’échec de la primaire de la gauche participe-t-il de la recomposition que vous décriviez dans votre ouvrage Le Nouvel ordre démocratique ?
L’affaissement du clivage gauche-droite a créé la possibilité du phénomène Macron, et donc l’implosion du Parti socialiste. Les questions de personnes sont très secondes dans cette affaire. Des fractions entières du salariat reconnaissaient dans la gauche son défenseur naturel. Ceci n’a pas résisté au chômage de masse ni au « pacte de responsabilité » cher à François Hollande, Manuel Valls et, pour une part, à Emmanuel Macron. Le clivage de 2005 est réapparu entre gauche du « oui » enthousiaste à l’égard de l’Europe et au mondialisme, et d’autre part gauche du « non ». Cette clarification est durable. La Parti socialiste n’est pas seulement affaibli, il est pour l’essentiel remplacé.
par lowil | Juil 26, 2017 | Décryptages
Tribune de Jérôme Sainte-Marie – Publiée le 24 juillet 2017 par le Figaro Vox
Emmanuel Macron demeure populaire, en ce sens qu’il conserve dans l’opinion telle qu’elle est mesurée par les sondages, et malgré un net recul ces dernières semaines, un taux majoritaire de bonnes opinions. Les scores publiés ces temps-ci sont en fait excellents, si l’on veut bien se souvenir des récents scrutins. Malgré les apparences, Emmanuel Macron a débuté le quinquennat avec un lourd handicap, qu’il s’attache notamment à rattraper par une communication très fortement personnalisée, même pour un Président de la Vème République.
« Le 7 mai dernier, les Français m’ont confié un mandat clair » : lorsqu’il prononce ces mots à la tribune du Congrès, à Versailles, Emmanuel Macron ne peut ignorer qu’il force la signification des termes. Il ne s’agit pas de s’interroger sur son incontestable légitimité comme Président de la République, d’autant que si les institutions électorales de la Vème République réduisent à peu de choses l’opposition parlementaire, tous les candidats aux scrutins de 2017 en avaient de facto accepté les règles. Cependant si cette notion de « mandat » était au cœur de l’allocution présidentielle du 3 juillet dernier, avec 15 mentions dans le discours, dont huit fois en association avec « peuple » ou « populaire », c’est bien qu’il y a une difficulté à résoudre. Celle consiste en l’assimilation du choix d’un candidat, ayant donc reçu un mandat de cinq ans pour diriger le pays, à une sorte de mandat impératif que lui aurait remis les Français pour appliquer un ambitieux programme de réformes. Autant la première idée est évidente, autant la seconde est très contestable. C’est dans ce hiatus que pourrait s’installer une incompréhension durable entre le pouvoir et l’opinion.
Le problème existe toujours plus ou moins après une élection présidentielle, mais il a été cette fois aggravé par les conditions du second tour. Le 23 avril, en effet, Emmanuel Macron arrive en tête, avec 24% des suffrages et alors chacun sait qu’il sera le prochain président de la République. Ensuite, une majorité des électeurs qui le choisiront le feront d’abord pour « faire barrage à Marine Le Pen » (52% selon l’institut BVA), et 18% seulement par adhésion à son programme. Dès le premier tour, d’ailleurs, alors que 50% des électeurs déclaraient choisir leur candidat en fonction de « ses propositions politiques », ce n’était le cas que de 32% de ceux votant pour Emmanuel Macron. Sans rien concéder aux candidats battus, et sans à avoir à convaincre davantage d’élections sur le fond de son programment, la force du rejet à l’égard du Front national permet donc au candidat d’En Marche ! une victoire écrasante.
Peut-on cependant considérer que les élections législatives ont permis de trancher la question ? Emmanuel Macron faisait mine le croire à Versailles en affirmer que « le 18 juin les Français ont amplifier la force (du mandat qu’il avait reçu) en élisant à l’Assemblée nationale une large majorité ». Cette assertion est pourtant infirmée par l’énormité historique du taux d’abstention au premier et au second tour, et par le fait que les candidats de la République En Marche ont rassemblé le 11 juin environ un million et demi de suffrages de moins que ne l’avait fait Emmanuel Macron le 23 avril.
A partir de là, que 54% des Français expriment une bonne opinion sur lui en tant que président de la République constitue un résultat considérable. Triomphant au sommet des institutions politiques, Emmanuel Macron doit en effet construire sa majorité à la base après les scrutins l’ayant doté d’un immense pouvoir. Compte tenu de la nature de son projet pour la société française, ainsi que de l’état des finances publiques, la partie est difficile. Non seulement il lui est difficile d’annoncer des gains immédiats à des catégories populaires déjà réticentes, mais en plus la cohésion du «bloc élitaire » qui l’a porté est fragile, comme le montre sa brusque perte de popularité parmi les retraités, dont certains relativement aisés.
Pour accomplir la tache historique qu’il s’est donnée, en substance une refonte libérale profonde et durable de la société française, Emmanuel Macron gagnerait à disposer d’un socle d’opinion élargi. A cette fin, il y a bien sûr l’effort de conviction déployé par lui-même, son Premier ministre, et le mouvement La République En Marche. Cependant, dans l’attente des premiers résultats positifs de sa politique, Emmanuel Macron joue la personnalisation à outrance, et donc une adhésion fondée sur l’émotion. Ainsi, au-delà de l’indispensable incarnation de la fonction présidentielle, l’individu est sans cesse mis en scène. Cette stratégie a donné des résultats nets dans les sondages, jusqu’à ces dernières semaines. Elle constitue également pour lui, vis-à-vis de l’opinion publique, l’option la plus exposée.
par lowil | Juin 18, 2017 | Décryptages
Interview réalisée par Alexandre Devecchio pour Le Figaro Vox, publiée le 16 juin 2017,
sous le titre « une élection sans le peuple ? »
LE FIGARO MAGAZINE – Le deuxième tour des élections législatives devrait permettre à En Marche d’obtenir une majorité très large. Cependant, l’évènement marquant du Premier tour a été la très faible participation. Que cela vous inspire-t-il ?
Jérôme SAINTE-MARIE – Les 51% d’abstention du premier tour sont un événement considérable. Il s’agit du premier revers politique d’importance pour Emmanuel Macron depuis son élection. A partir du 11 juin, il est devenu beaucoup plus difficile de parler d’élan populaire en faveur du nouveau pouvoir, puisque les candidats LREM et leurs alliés ont, de fait, recueilli 1,5 million de voix de moins que leur leader au premier tour de la présidentielle. A ce niveau, on peut parler de refus de participer, d’insubordination civique. Il ne s’agit pas à ce stade de dire que cette abstention est une protestation, et pas davantage un consentement. Elle traduit cependant l’inadéquation bien perçue par les citoyens de notre mécanique électorale. Non seulement le résultat de la présidentielle conditionne celui des législatives depuis l’instauration du quinquennat mais cette fois-ci, exactement comme en 2002, les choses étaient réglées dès le soir du premier tour. Jacques Chirac, du haut de ses 19,9% de suffrages exprimés, n’avaient pas eu à faire la moindre concession politique à ses concurrents pour triompher au second tour, puis pour obtenir, avec 365 députés élus, une majorité très large pour l’UMP nouvellement créée. Emmanuel Macron aura fait beaucoup plus d’efforts, avec la constitution d’un gouvernement alliant ministres de gauche, du centre, et de la droite. L’absence de possibilité d’une majorité alternative face à lui, du fait de la quadripartition de l’opposition, aura convaincu la moitié des électeurs de l’inutilité de se déplacer. Sans le savoir, ni forcément le vouloir, ces abstentionnistes ont creusé une mine profonde sous l’édifice du nouveau pouvoir.
Est-ce l’expression d’un fossé qui se creuse entre deux France ?
Après le vote de classe du premier tour, nous observons en effet une abstention de classe. Ce qui permet d’ailleurs à certains de dire que les différences sociologiques entre les différents électorats se sont estompées lors des législatives. Certes, mais précisément parce que ce scrutin s’est déroulé non seulement hors sol – la dimension locale a particulièrement peu compté dans le vote -, mais surtout hors peuple. Ainsi, 66% des ouvriers et 61% des employés se sont abstenus, au lieu de 45% des cadres. La jeunesse, si présente dans l’image projetée par le mouvement En Marche !, est en fait restée sur le bord du chemin : 64% des moins de 35 ans se sont abstenus, et encore nous passons sur le fait que ce chiffre est minoré par l’importance de la non-inscription parmi eux, au lieu de 35% des personnes de plus de 60 ans. Dès lors, les commentaires sur la relative homogénéisation sociologique du vote entre les différents électorats aux législatives sont sans objet. Si l’on s’en tient aux suffrages exprimés, il en manquait plus de treize millions le 12 juin par rapport au 23 avril. Ce qui s’est traduit logiquement par un corps électoral effectif totalement distordu par rapport au corps électoral théorique. Donc, oui, les élections législatives confirment et amplifient l’enseignement de l’élection présidentielle. Entre les Macron-compatibles et les autres, il n’y a pas qu’une différence d’opinion, mais aussi un profond fossé social.
Une note du CEVIPOF montre que la composition de la prochaine Assemblée nationale pourrait être plus homogène socialement que jamais. Parmi les candidats LREM, il n’y aurait que 0,2 % d’ouvrier et 0,9% d’employés. Le renouveau se fait-il par le haut ?
Ce travail de Luc Rouban est d’autant plus spectaculaire qu’il montre qu’au même moment la représentation des femmes et des actifs issus du secteur privé s’améliore. On savait que la promotion de la parité et de la diversité pouvait parfaitement s’accommoder d’une aggravation des inégalités sociales, voire en être le paravent. L’offre électorale de ces élections aura été une illustration éloquente de ce phénomène, décrit et expliqué par le chercheur américain Walter Benn Michaels. Nous touchons également aussi à la notion de « société civile ». On utilise parfois ce mot comme synonyme d’un « pays réel » qui serait masqué par l’Etat et le personnel politique. En fait, dans le cadre d’un système représentatif, c’est la politique, et donc les partis, qui permettent parfois la promotion d’élus issus des catégories populaires. Sinon on retombe sans s’en apercevoir, et sans parfois le vouloir, dans un recrutement élitaire. Une entreprise ne se résume pas à sa direction, ni le monde des indépendants aux fondateurs de start-ups. Il est piquant de voir le côté dix-neuvième siècle de la situation. On a une participation qui rappelle les grandes heures du suffrage censitaire, et une assemblée qui évoque un peu, mutatis mutandis, les assemblées de notables. Il ne manque même pas les Saint-Simoniens.
Après le premier tour de la présidentielle, vous évoquiez la constitution d’un bloc élitaire ? De quoi s’agit-il ?
Il convient de s’affranchir des termes porteurs de connotations politiques ou morales, et d’essayer de trouver une manière correcte de nommer le réel. C’est pourquoi l’opposition « peuple » – « élites » ne convient pas, le premier terme étant trop englobant, et le second trop restrictif. Même la notion de « bloc bourgeois » n’est pas simple, car elle tend à assimiler des millions de Français qui le soutiennent à une condition sociale qui n’est pas la leur. A l’inverse, selon moi, le « bloc élitaire » désigne tous ceux qui appartiennent aux élites sociales, ceux bien plus nombreux qui aspirent à en être, et enfin les personnes qui considèrent que l’obéissance aux élites est aussi légitime que naturelle. C’est donc, j’en suis conscient, à la fois une situation objective et une inclination subjective. C’est d’ailleurs pour cela que l’on parle de « blocs » sociaux. Non parce qu’ils sont composés d’une substance homogène, mais parce qu’ils constituent l’agrégation de milieux différents, et cependant solidaires. Un bloc social a vocation à exercer le pouvoir à son profit et au nom de l’intérêt général. En tant que tel, il n’est cependant qu’une construction historique, et peut se désagréger. L’extraordinaire réussite d’Emmanuel Macron est d’être devenu l’incarnation de ce bloc élitaire, dont la constitution sur les ruines du clivage gauche-droite avait cependant débuté des années avant l’annonce de sa candidature.
Macron peut-il gouverner uniquement avec ce bloc élitaire ?
La réunification des élites de gauche et de droite, sur un fond de convergence idéologique et d’homogénéité sociale, est pour le moment une réussite éclatante. On voit même, dans certains milieux aisés, une forme d’euphorie. On se croirait le 14 juillet 1790. C’est la Fête de la Fédération de la bourgeoisie contemporaine. La force propulsive d’En Marche ! lui permet d’être au second tour aussi bien aux législatives qu’à la présidentielle, et ensuite son triomphe est mécanique. L’existence du bloc élitaire renvoie cependant à un problème, celui de l’affaiblissement des forces dites de gouvernement. C’est bien parce que Nicolas Sarkozy d’abord, François Hollande ensuite, ont échoué à réformer le pays autant qu’ils le souhaitaient, les deux acceptant à peu près le cadre de l’Union européenne et les exigences des marchés financiers, qu’il y a eu la dynamique En Marche ! Autrement dit, l’épopée macronienne se fonde d’abord sur la volonté de donner aux réformes de structure de notre société une base politique et sociale suffisante. Si l’on considère le score du premier tour de la présidentielle et des législatives en nombre de voix, rapporté à l’ensemble du corps électoral, ce projet n’est pas encore totalement achevé. C’est là où l’on redécouvre, derrière les discours sur la société civile, l’importance du pouvoir de l’Etat. Le contrôle de celui-ci, exercé par des personnalités qui en maîtrisent parfaitement les rouages, tranche la question.
Face au bloc élitaire, vous évoquez un bloc populaire. Celui-ci est-il représenté actuellement ? L’abstention massive traduit-elle la sécession de ce bloc ?
Face au bloc élitaire, qui agrège dans sa représentation politique le parti du Président mais aussi le Modem, les UMP dits « constructifs » et les PS dits « compatibles », le bloc populaire demeure virtuel. Contre la politique prônée par Emmanuel Macron et Edouard Philippe, il n’y a pas un « front du refus », mais un « archipel du refus ». C’est là un déséquilibre stratégique majeur. On en voit les effets au second tour des élections législatives, où dans chaque circonscription, le candidat qui affronte celui de LRME est issu le plus souvent d’une des quatre forces d’opposition, sans alliance possible, et avec en conséquence de très mauvais reports de voix. Cette situation est durable. Elle constitue une chance historique pour l’achèvement des réformes libérales annoncées. Dans la mesure où l’opposition au nouveau pouvoir prendra nécessairement une forme autant sociale que politique, la position de la France Insoumise est assez favorable, tandis que le Front national sera handicapé par ses ambiguïtés idéologiques sur le libéralisme économique. La situation de l’UMP est certes moins grave que celle du PS, mais leur espérance commune d’une reconstitution du clivage gauche-droite pourrait bien être durablement déçue. Cet ordre politique n’a pas seulement été affaibli, il a été remplacé.
par lowil | Juin 15, 2017 | Décryptages
Tribune de Jérôme Sainte-Marie – Transmise le lundi 12 juin 2017 au Figaro Vox
A quelques jours du premier tour, l’attention se porte naturellement sur l’ensemble des facteurs pouvant affecter le vote, et éventuellement créer une différence entre les résultats réels et les derniers niveaux qui seront mesurés par les instituts de sondage. La fermeté du choix des citoyens est largement analysée, tout comme la sociologie et l’orientation idéologique de ce vaste et hétéroclite ensemble des indécis. De même, les différentiels d’abstention entre les électorats potentiels constituent un enjeu décisif. Ses facteurs traditionnels sont bien connus, qu’il s’agisse de l’âge ou du milieu socio-professionnel : à grands traits, les jeunes et les personnes appartenant aux catégories populaires s’abstiennent davantage. Il existe pourtant un autre facteur déterminant de la participation électorale, largement oublié, qui n’est autre que la distance entre le lieu où l’on réside et celui où l’on est inscrit sur les listes électorales. A partir de là, se définit la notion de « mal-inscription », phénomène qui déclenche certains effets politiques.
Il apparaît en effet que sept millions de Français sont inscrits dans une autre commune que celle où ils résident effectivement. Ceci implique que le 23 avril prochain ils auront à effectuer un déplacement parfois long et coûteux, à moins qu’ils n’aient fait procuration de leur vote. Dans les deux cas, il s’agit d’une démarche supposant une certaine motivation pour effectuer son devoir électoral, et qui prend du temps. Il en résulte une exposition à l’abstention qui étonne par son niveau, puisque d’après les travaux menés à partir des scrutins de 2012, la mal-inscription multiplie par trois le risque de ne pas aller voter (Céline Braconnier et alii, 2016).
La mal-inscription étant dans la plupart des cas un effet non désiré de la mobilité résidentielle, elle affecte nombre d’étudiants et de jeunes actifs, et relativement peu les retraités. Il est plus rare qu’elle découle d’un choix volontaire, par exemple l’envie de voter là où se situe sa résidence secondaire, là où se trouve sa famille, ou bien là où les enjeux électoraux sont les plus forts. Mais c’est beaucoup plus rare. Dès lors, elle ne joue pas de manière aussi simple que ne le fait l’abstention ou bien la non-inscription, lesquelles fonctionnent comme de véritables tamis sociaux écartant de l’exercice du suffrage les catégories les plus vulnérables de la société.
Quels candidats sont les plus menacés par ce phénomène de mal-inscription ? Poser cette question revient à évaluer un phénomène largement masqué, dans la mesure où ne pas être inscrit dans sa commune obère la propension à aller voter sans que cela soit pris en compte dans la mesure des intentions de votes. La question de lieu du vote par rapport à celui de la résidence principale ayant été posée par l’institut BVA dans le cadre de sa dernière enquête électorale, il est possible de s’en faire une idée générale.
Par sa relative jeunesse comme par le caractère relativement élitaire de sa sociologie, le vote en faveur d’Emmanuel Macron est logiquement affecté par la mal-inscription. Si son score est de 23% auprès de l’ensemble des Français, il atteint 40% parmi les électeurs disant être inscrits dans une commune éloignée de celle où ils habitent. A l’inverse, Marine Le Pen réalise dans cette population éloignée de son bureau de vote un résultat inférieur à son score moyen : 16% au lieu de 22%. Ce qui parait constituer pour elle un avantage. L’enracinement des électeurs de l’une par rapport à la la mobilité de ceux de l’autre y trouve une nouvelle illustration. Ce phénomène de mal inscription est relativement neutre sur l’électorat de Jean-Luc Mélenchon, par ailleurs très exposé au risque de l’abstention par sa structure d’âge et sa composition sociologique, et sur celui de François Fillon, lequel dispose d’un socle à cet égard plutôt participationniste.
Ainsi, pour les principaux candidats, dans leurs ultimes efforts pour motiver leurs électeurs potentiels, la « mal-inscription » représente une contrainte dont l’importance pourrait être grande dans le contexte particulier de ce scrutin, où la qualification pour le second tour pourrait se jouer à peu de suffrages.
Jean-Yves Dormagen, professeur de science-politique à l’Université de Montpellier et co-directeur avec Céline Braconnier de la Chaire citoyenneté de l’IEP de Saint-Germain en Laye.
par lowil | Mai 26, 2017 | Décryptages
Interview de Jérôme Sainte-Marie par Christophe Deroubaix publiée par L’Humanité le 15 mai 2017
L’Humanité – Vous affirmiez quelques jours avant le second tour que la bourgeoisie avait trouvé son candidat en Emmanuel Macron. Dans le même temps, celui-ci a été considéré comme le rempart de la République face à l’extrême-droite. Qui a gagné dimanche dernier ? La bourgeoisie ou la République ?
Jérôme Sainte-Marie – C’est en effet ce que j’ai dit même si je suis un peu sorti de mon rôle! (Rires) Commençons par le contenu idéologique de l’offre d’Emmanuel Macron, qui est très clair : il s’agit de la réunification de tous les libéralismes, le libéralisme économique et le libéralisme culturel. L’illusion que la gauche pouvait promouvoir le libéralisme culturel sans en tirer de conséquences quant au libéralisme économique – et inversement pour la droite – vole en éclats. Hamon et Mélenchon figurent le renouvellement du libéralisme culturel sans le libéralisme économique. Fillon, c’est le contraire. Cette réconciliation des deux libéralismes est également inscrite dans les traités commerciaux internationaux, comme le TAFTA. Elle est portée sur le plan international par des chefs d’Etat comme Justin Trudeau.
Les élites des deux bords se retrouvent idéologiquement. Ceci correspondant aussi à une pratique politique des gouvernements de droite ou de gauche dont la convergence, quinquennat après quinquennat, était toujours plus éclatante. Mais les alternances divisaient de plus en plus artificiellement le bloc élitaire, que l’on peut appeler plus clairement la bourgeoisie. Cette dernière s’est rendue compte que ses divisions historiques étaient fatales à la mise en œuvre de son projet commun de réformes. Elle s’est donc réunifiée sous la forme du bloc élitaire. Cette réunification aurait pu se produire entre les deux tours. Cela s’est fait de manière plus brutale et plus rapide, avant même le premier tour, avec la création du mouvement En Marche d’Emmanuel Macron. Ce dernier incarne parfaitement cette réunification idéologique et sociale de la bourgeoisie française pour donner aux réformes la plus grande force propulsive possible.
Ce projet est-il majoritaire dans la société française ?
Soulignons d’abord que le premier tour a révélé un vote de classe d’une puissance inédite, du moins depuis les années 70. C’est aujourd’hui dans les sondages électoraux une réalité aveuglante. On n’avait pas vu cela depuis le référendum de 2005, scrutin d’un type particulier.
On a, d’un côté, les catégories populaires, qui représentent la majorité du salariat, dont le vote s’est divisé entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. De l’autre, François Fillon et Emmanuel Macron ont rassemblé le bloc élitaire – les chefs d’entreprise, les cadres en général, les détenteurs de patrimoine, donc beaucoup de retraités, et aussi parmi les jeunes certaines catégories d’étudiants. Ces deux blocs rassemblent chacun entre 40 et 45% des suffrages exprimés. Le voile d’illusion idéologique que représentait le clivage gauche-droite est en train de se déchirer.
A cette occasion, la réunification de la bourgeoisie est éclatante. Globalement, le bloc élitaire c’est la France qui a voté oui en 2005. Cela lui donne un avantage pour gouverner puisqu’il domine sans partage l’appareil de l’Etat et la direction des grandes entreprises. Plus durablement, toutes les structures institutionnelles convergent, y compris les instances de contrôles. La division partisane de la bourgeoisie, notamment dans la haute-fonction publique et dans la direction des médias, constituait un garde fou que ce processus d’unification idéologique pourrait supprimer.
Ce qui est plus embêtant pour elle, d’un point de vue politique, c’est que cela devient visible. Une domination s’affaiblit quand elle avance sans masque. Par exemple, l’alternance sans véritable alternative est la solution optimale pour maintenir l’ordre social. La clarification actuelle, pour reprendre le mot de Manuel Valls, pourrait s’avérer une mauvaise idée. La disparition de médiation entre le monde des affaires et le milieu politique, avec un Président de la République directement issu du premier, constitue une transparence redoutable pour un système en crise.
Cette élection présidentielle marque la fin d’un cycle. Quels sont les marqueurs du nouveau cycle ?
De manière très schématique, la vie politique française a été longtemps structurée par deux grands blocs, la gauche et la droite, subdivisées en leur sein par deux forces. C’était le clivage politique qui était essentiel. Aujourd’hui, c’est le clivage sociologique qui est primordial, en ce sens qu’il détermine les opinions des électeurs et le comportement des élus. A l’intérieur de ce clivage, les cultures politiques servent de nuancier.
Ce cycle qui s’ouvre sera marqué par des tensions d’une intensité telle qu’on n’en avait pas connue depuis quarante ans, dites-vous…
Lorsque vous faites un travail sur la violence politique, vous vous rendez compte qu’elle peut intervenir lorsque les clivages se superposent. Pour prendre un exemple extrême, la révolte du prolétariat catholique en Irlande du Nord doit beaucoup à la coïncidence des séparations sociales et des séparations religieuses. Cette analogie peut servir pour analyser la situation politique française, en remplaçant les différences religieuses par les oppositions partisanes.
Le premier facteur de tension est donc l’estompement du clivage gauche-droite au profit d’un choc entre libéralisme élitaire et souverainisme populaire. Intérêt social et valeurs politiques coïncident. Le premier tour a ainsi permis une forme de décantation sociologique, facilitée par l’affaissement du PS, qui était devenu un parti interclassiste.
Le deuxième facteur est que les Français ont de plus en plus conscience que cette opposition sociale est fondamentale. Les études montrent que leur explication de vote renvoie très souvent à des considérations très matérielles, et antagonistes.
J’ajoute un troisième élément : si nous allons vers des solutions à la Blair ou à la Schröder, même si la situation générale du pays devait s’améliorer, dans ce modèle l’accroissement du bien-être de certains pourrait s’accompagner d’une plus forte précarisation ou paupérisation pour d’autres. Dans un pays de culture égalitariste comme la France, cela générerait des tensions très fortes, qui trouveraient dans le nouvel ordre démocratique une traduction politique directe. C’est tout le paradoxe de la «grande réconciliation » qu’incarne Emmanuel Macron.
par lowil | Mai 24, 2017 | Décryptages
Interview réalisée par Adrien Renouard et publiée sur Le FigaroVox le 22 mai 2017 sous le titre « Emmanuel Macron n’aura aucun problème à constituer sa majorité »
LE FIGARO – L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République annonce-t-elle la mort de la traditionnelle opposition entre gauche et droite ?
Jérôme SAINTE-MARIE – Le clivage droite/gauche était condamné et l’accession d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême couronne cette fin du bipartisme. Ce que le philosophe Jean-Claude Michéa appelle « l’alternance unique », à savoir le cycle qui régulait le système, et qui voyait le pouvoir confisqué par la droite et la gauche de gouvernement, se termine. Emmanuel Macron, c’est la synthèse de ces forces politiques qui s’affrontaient et l’unification du libéralisme culturel, classé à gauche, et du libéralisme économique, classé à droite.
Quel est le nouveau clivage qui régit la vie politique française ?
Le nouveau clivage voit s’affronter deux forces idéologiques et sociales et s’est traduit de manière effective lors du second tour de la présidentielle par l’affrontement entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Il oppose donc deux blocs. Le premier que j’appelle « bloc élitaire » et qui est constitué des anciens partis de gouvernement acquis aux idées libérales et européistes, et de leur solution de remplacement, la République en marche. Ces derniers, forces électorales déclinantes, ont besoin de s’aider, de s’unir et de se transformer pour porter leur projet de société. Face à eux, un « bloc populaire » qui recouvre les électorats du Front National de Marine Le Pen et de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon.
Déconfit par son échec à la présidentielle, le Front National peut-il exploser ?
Il est certain que la défaite de Marine Le Pen lors du second tour, et son mauvais résultat par rapport aux sondages précédant le scrutin, ont affaibli le FN. Toutefois, son score lors de la présidentielle est inédit. L’échec de Marine Le Pen reste donc relatif et il est peu vraisemblable que son parti explose. Le Front National est aussi dans une quête de sièges et de fonctions et une scission rendrait cela impossible.
Comment va donc se traduire la recomposition du paysage politique ? Le Parti Socialiste et Les Républicains, de leurs côtés, n’ont pas pour autant disparu…
La nomination d’un LR, Édouard Philippe en l’occurrence, comme Premier ministre accélère la décomposition à droite. Le problème fondamental de cette dernière est qu’elle est ambivalente en ayant des positions régaliennes proches des idées du FN et des positions économiques semblables à celles de Macron. Les Républicains comme le Parti Socialiste sont deux forces anciennes qui pourraient devenir résiduelles.
Dans la perspective des législatives, que représentent Emmanuel Macron et son parti La République en marche ?
Emmanuel Macron possède des avantages politiques considérables. Vainqueur de la présidentielle, il agrège potentiellement à peu près 40% d’un électorat composé de personnes de droite, du centre, ou de gauche. Il dépasse ainsi largement sa base électorale constituée des tenants d’un social-libéralisme. De plus, il bénéficie d’une force sociale dominante en ayant son côté la majorité des instances dirigeantes acquises à sa cause, instances de contrôle incluses. Il ne devrait avoir aucun problème à constituer sa majorité et va même peut-être satelliser tour à tour LR et le PS.
Est-il donc possible que le FN et France insoumise transforment leurs scores élevés de la présidentielle ?
Le FN et France insoumise représentent une part non négligeable de l’électorat mais il va être très difficile pour eux de transformer leur score aux législatives car ce sont des forces qui n’ont pas d’alliés. Ces deux forces devraient s’en sortir pour avoir un groupe, leur électorat étant assez concentré sur certaines zones géographiques, mais ne compteront pas de nombreux députés.
Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ne peuvent constituer un « bloc populaire » uni…
Nous allons vers des débats importants concernant le libre-échange dont Emmanuel Macron est un fervent partisan. Il n’est donc pas à exclure que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon manifestent respectivement leur désaccord profond avec la politique libérale envisagée, notamment contre le CETA puis le TAFTA, dossiers majeurs. Cependant, il ne peut y avoir d’alliance politique assumée entre le FN et France insoumise, symboliquement ces forces sont construites l’une contre l’autre. Leur vision est commune sur une majorité de sujets mais ce qui les oppose recouvre trop d’importance pour leur électorat respectif. Le « bloc populaire » est donc fortement et durablement divisé.