par lowil | Déc 9, 2018 | Décryptages
Interview de Jérôme Sainte-Marie par Lionel Venturini publiée par L’Humanité
le 21 novembre 2018.
L’Humanité –Comment caractériseriez-vous ce mouvement, protéiforme, des gilets jaunes, selon les données à votre disposition ?
Jérôme Sainte-Marie – Les seuls chiffres à ma disposition sont ceux des sympathisants du mouvement, pas des manifestants. Ceci posé, les certitudes sur les sympathisants montrent un mouvement où l’objectif est avant tout d’ordre financier, du pouvoir d’achat, de l’argent qu’ils n’ont pas et de celui qu’ont les autres. Il ne faut pas à mes yeux dénaturer le mouvement pour y voir une revendication confuse de « dignité ». Le profil des sympathisants c’est typiquement les actifs, ouvriers, employés et travailleurs indépendants, dont les revenus s’établissent autour du salaire médian, soit 1700 euros. Plus le revenu du foyer est modeste, plus on soutient le mouvement.
Vous contestez sa lecture géographique, un mouvement de la France périphérique, pour le dire vite.
Le mouvement des gilets jaunes est très étale, l’homogénéité de son implantation sur l’ensemble du territoire ne fait pas de doute, il n’est pas étonnant simplement de le voir surreprésenté dans les zones où se concentrent le profil de gens que je viens de décrire. Très peu de vrais exclus, très peu de bourgeoisie. Ce n’est pas c’est la France d’en bas contre celle d’en haut, c’est selon moi la France des travailleurs modestes, celle qui tient le pays debout. Je me méfie d’un schéma horizontal, la géographie, qu’on plaquerait sur un schéma vertical, les revenus et la position dans l’appareil productif. La lutte des territoires, concept étrange, n’a pas remplacé la lutte des classes ! Le soutien aux gilets jaunes chez les ouvriers et employés est de 80%, moitié moins chez les cadres. Un clivage social s’exprime, la meilleure preuve en est l’hostilité quasi totale des sympathisants d’En marche, au profil social beaucoup plus élevé que la moyenne des Français. Ceci dit, les « gilets jaunes » sont un mouvement neuf, évolutif et dispersé, dont les adversaires misent au fond sur ses capacités d’autodestruction.
Des quatre pôles identifiés depuis l’élection présidentielle de 2017, seul le pôle macroniste est profondément hostile au mouvement. Pour les autres, il s’agit de capter la colère.
Pour moi, cet épisode accompagne une tendance à l’affaissement du clivage gauche-droite –on peut ne pas être d’accord avec ce que j’affirmais en 2015 dans un livre, reste que le paysage est mouvant. Vous avez d’abord un pôle souverainiste-populiste allant du Rassemblement national à Debout la France (Dupont-Aignan avait fait campagne sur l‘automobile aux régionales en Ile-de-France) à l’aise avec le mouvement, et qui n’a pas besoin de s’afficher pour que cela lui profite à terme. Puis vous avez une droite qui ne peut remettre en cause la rigueur budgétaire qui inspire le gouvernement, en ligne avec nos engagements européens. Pour la France insoumise, la situation n’est pas facile non plus, si les gilets jaunes peuvent se confondre peu ou prou avec la base électorale de députés comme François Ruffin ou Adrien Quatennens, d’autres ont une réticence visible à l’égard du monde des artisans et travailleurs indépendants. Comme d’ailleurs une autre partie de la gauche, qui vit plutôt dans les métropoles et pour qui la voiture n’est pas indispensable. Cette gauche travaillée par les idées écologistes est naturellement ambivalente à l’égard des mots d’ordre et du style des gilets jaunes.
Vous voyez tout de même poindre, à côté du « bloc élitaire » qu’a constitué l’électorat Macron, un
Ce bloc élitaire, minoritaire mais cohérent, qui a une pénétration dans l’opinion de l’ordre de 25%, a encore des possibilités d’extension à droite ou à gauche, même si la machine est à ce jour grippée, et faire que le macronisme succède au macronisme. Car face à lui, il n’y a aujourd’hui aucune alliance concevable entre les oppositions au niveau des appareils. A la base en revanche, l’opinion me paraît magmatique, où les éléments au fond, soumis à des températures extrêmes, changent de nature. L’opinion, sauf retournement, s’identifie largement à un mouvement qui est transversal politiquement, et qui suscite chez ceux qui s’y impliquent, un travail politique en commun en dépit d’origines diverses. Il y a une radicalisation progressive de l’opinion face à Emmanuel Macron -39% de « très mécontents » selon le dernier sondage Ifop- dans une communauté de détestation. Face à un mouvement qui n’est pas de gauche, pas de droite, sont peut-être en gestation, avec la crise de la représentation politique et syndicale, des formules inédites de rassemblement des oppositions face à Emmanuel Macron. Leur division actuelle est la meilleure assurance-vie pour sa réélection. Sans qu’on puisse encore imaginer clairement sous quelle forme, ces rassemblements risquent d’emporter les réticences actuelles liées aux identités politiques.
par lowil | Nov 20, 2018 | Décryptages
Interview réalisée par Guillaume Perrault pour Le Figaro Vox, le 18 novembre 2018.
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/11/18/31001-20181118ARTFIG00106-jerome-sainte-marie-les-gilets-jaunes-font-converger-des-electorats-populaires-jusqu-ici-opposes.php
LE FIGARO – Quelle appréciation portez-vous sur la capacité de mobilisation des « gilets jaunes » le 17 novembre ?
Jérôme SAINTE-MARIE –Si l’on considère dans leur originalité radicale l’émergence de ce mouvement d’opinion puis la mise en place de modalités d’action déconcertantes, force est d’admettre la réussite de cette mobilisation. Il y avait un doute énorme avant le 17 novembre sur la concrétisation de ce mécontentement virtuel, il est désormais levé. Rappelons que ceux qui sont allés sur les ronds-points, les péages autoroutiers et autres lieux de rassemblement, ne savaient pas très bien qui ils allaient y trouver et comment les choses se dérouleraient. Ils étaient donc dans un contexte plutôt anxiogène, à l’inverse du confort qu’offrent les manifestations habituelles, depuis longtemps assujetties à un rituel bien connu de tous, organisateurs, participants et forces de l’ordre. Bien entendu, il existe un hiatus gigantesque entre le soutien déclaré au mouvement, de l’ordre d’un Français sur quatre, et la participation effective à celui-ci, mais comment pourrait-il en être autrement ? Nous sommes donc confrontés à une mobilisation dont l’importance quantitative constitue un message encourageant pour tous ceux qui s’y sont peu ou prou reconnus.
Comment caractériser les manifestants ? quel est leur profil socio-professionnel ?
Partons déjà des soutiens déclarés au mouvement, que l’on connaît bien grâce aux études d’opinion. Je ne vois pas comment décrire cela autrement que comme un puissant révélateur des clivages sociaux. Le soutien au mouvement, avant qu’il ait lieu, était trente points supérieurs chez les employés et ouvriers que chez les cadres. Plus nettement encore, il y avait une corrélation étroite entre la modestie des revenus du foyer et la sympathie pour les « gilets jaunes ». L’orientation politique des individus joue beaucoup moins, à l’exception des sympathisants de La République en Marche, désormais isolés dans leur hostilité massive à cette protestation. Quant aux participants eux-mêmes, les témoignages disponibles et les échanges que j’ai pu avoir avec certains d’entre eux attestent du caractère populaire, à tous les sens du terme, de la mobilisation. Rassemblés par des mots d’ordre portant sur des questions d’argent, ils sont avant tout des salariés, travailleurs indépendants ou retraités aux revenus situés autour ou en-deçà du revenu mensuel médian, qui se situe autour de 1700 euros après impôts. Ce n’est pas la France de la misère ou de l’exclusion, sans doute, mais bien celle dont le travail s’accompagne d’une insécurité financière permanente. Ajoutons que dans la circonstance les clivages sociaux supplantent les autres, et que se mobilisent ensemble des personnes aux origines variées.
Peut-on dire que c’est la France des villes petites et moyennes ainsi que des zones rurales qui s’est mobilisée ?
Cela ferait déjà beaucoup de monde ! Visiblement, les habitants des villes-centre, qui concentrent les activités tertiaires les plus prospères et dont les propriétaires bénéficient de la hausse des prix de l’immobilier, sont moins sensibles à la cause des « gilets jaunes », ce qui est bien naturel. On constate par exemple que les habitants de la région parisienne sont plus réservés à son égard, mais il faut rappeler ici que bien des trajets s’y font grâce à une offre abondante en transports en commun. Ceci posé, la dimension géographique doit être maniée avec prudence, comme le fait par exemple mon confrère Jérôme Fourquet, sinon on risque de tomber dans des formules piégeuses. Ainsi lorsque l’on proclame que la « lutte des territoires » a remplacé la « lutte des classes » : que la seconde existe fait débat, mais la réalité de la première me semble brumeuse. Les résultats des élections et des sondages montrent bien des différences géographiques, mais une fois que l’on a pris en compte la dimension sociologique de la répartition de la population selon les territoires, ces contrastes s’estompent. Donc, au sujet du mouvement des « gilets jaunes » aussi, la dimension horizontale, celle du territoire, me paraît fille de la dimension verticale, celle de la situation sociale.
Outre la question du prix des carburants, à quoi attribuer la véhémence d’une partie des manifestants ?
Nous sommes dans ce type de moments où les données d’opinion deviennent des principes actifs de la vie sociale. Si j’ose dire, le chiffre se fait chair. En effet, non seulement l’exécutif est impopulaire – nous apprenons aujourd’hui par l’IFOP que 73% des Français se disent mécontents d’Emmanuel Macron comme président de la République, dont 39% « très » mécontents –, mais tout le monde le sait, du fait des sondages publiés. Nous sommes donc dans une spirale d’opinion qui favorise l’expression du mécontentement dans des mouvements sociaux tels que les « gilets jaunes ». Il y a un autre élément, propre à l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron. A tort ou à raison, les Français l’identifient à une forme d’arrogance sociale, à quelqu’un qui voit le monde comme le combat de la « réussite » et du néant. Si l’univers des cadres supérieurs, le biotope du macronisme, adhère sans mal à cette vision, la plupart des Français recherchent plutôt le bonheur dans la stabilité. Le ressentiment qui s’exprime à l’égard du chef de l’Etat va donc au-delà de la seule contestation de sa politique.
Quelles conséquences politiques et électorales peut entraîner ce mouvement ?
Rappelons un instant que l’accession au pouvoir par Emmanuel Macron s’est faite par la réconciliation d’électeurs issus du centre, de la gauche et de droite, mais que cette diversité politique s’est accompagnée d’une certaine homogénéité sociale. Il me semble que ce soit alors créé un « bloc élitaire », rassemblant l’élite proprement dite, ceux qui aspirent à en faire partie, et enfin, ceux qui lui délèguent volontiers la gestion des affaires publiques. Cette polarisation a mis en difficulté et le Parti socialiste et le parti Les Républicains, supplantés dans leur vocation gouvernementale. En face, le « bloc populaire » n’existait que sous une forme négative, partagé de manière irréconciliable entre lepénistes et mélenchonistes. L’existence de ces quatre oppositions sans aucune formule d’alliance concevable est la meilleure garantie de pérennité du macronisme. Cependant, le mouvement des « gilets jaunes » peut constituer une rupture décisive. Mobilisation surgie de la base même du pays, ignorant les identités politiques ou syndicales, elle produit sans même s’en soucier une forme de réunification sociale. De ce fait, la polarisation que tente Emmanuel Macron entre « progressistes » et « populistes » prend une dimension sociologique de plus en plus visible. Avec un bloc élitaire bien en place et représenté prioritairement par LREM et un bloc populaire en gestation, la transformation de l’ordre politique français se poursuit et s’accélère.
par lowil | Nov 9, 2018 | Décryptages
Tribune de Jérôme Sainte-Marie publiée par Le Figaro Vox le 2 novembre 2018.
Lorsque le président de la République en fonction connaît une impopularité massive et grandissante – 29% de bonnes opinions en octobre au lieu de 52% en janvier, selon l’institut BVA –, une intervention d’un de ses prédécesseurs retient naturellement l’attention. C’est d’autant plus vrai en une période où la mutation politique qui a permis l’élection d’Emmanuel Macron demeure inachevée et où ce vaste ensemble qui fut la droite hésite sur ses orientations. Le grand entretien accordé par Nicolas Sarkozy au magazine Le Pointde cette semaineconstitue donc, a priori, un événement politique. Sa lecture amène cependant à en relativiser la portée comme à s’interroger sur le décalage entre les propos de l’ancien leader de la droite française et l’actuel état d’esprit des sympathisants du parti Les Républicains.
Tout d’abord, l’image de Nicolas Sarkozy ne se réduit pas à une cote de popularité encore importante. Il est d’abord, tout simplement, le dernier homme de droite à avoir conquis l’Elysée. Comme pour la mémoire de François Mitterrand, le premier homme de gauche à l’avoir fait, il s’agit d’une ressource symbolique fondamentale. Il constitue aussi, pour les sympathisants du parti Les Républicains, une figure d’affirmation idéologique. De ce point de vue, ce n’est pas tellement le bilan de son quinquennat qui importe, mais bien davantage la fierté qu’il donna aux électeurs de l’UMP de l’emporter en 2007 sans transiger sur les valeurs qu’ils chérissaient. On l’a souvent répété alors,
Nicolas Sarkozy sut être une figure transgressive, affirmant des fondamentaux idéologiques parfois contraires au « politiquement correct », du moins tant qu’il était en campagne. Ainsi, lors de la primaire de la droite et du centre, ses partisans n’espéraient pas qu’il ait changé, comme il tenta maladroitement de les en convaincre, mais plutôt qu’il demeurât semblable à celui qui les mena à la victoire en 2007 et perdit finalement d’assez peu en 2012.
Dans ce cadre, les déclarations de Nicolas Sarkozy au Point étonnent par leur modération, notamment à l’égard de l’actuel chef de l’Etat. Remarquant, en semblant le déplorer, que ce dernier soit la cible de bien des critiques, il rappelle la difficulté à satisfaire les attentes des Français à l’égard du pouvoir. En conséquence, parlant d’Emmanuel Macron, la position qu’il affirme est simple : « donnons-lui le temps ». De là nait un sentiment de décalage par rapport à ce qu’en pensent les sympathisants de droite. Parmi ceux du parti Les Républicains, seuls 27% ont désormais une bonne opinion d’Emmanuel Macron comme président de la République, au lieu de 48% en janvier. Dans le même temps, la proportion de Français qui déclarent « attendre de voir les résultats » de l’action de l’exécutif avant de se prononcer est passé de 48% à 39%. L’impatience gagne donc les sympathisants LR qui avaient pourtant été nombreux à soutenir les réformes sociales menées par le gouvernement. Le propos temporisateur de Nicolas Sarkozy intervient à contretemps.
Plus généralement, l’ancien président de la République se livre à un exercice de distanciation à l’égard du personnage qu’il incarna. Sur l’immigration, thème essentiel à droite aujourd’hui et sur lequel ses positions tranchées ne contribuèrent pas peu à son élection en 2007, il choisit le détour par des considérations sur l’Europe et la question démographique. Le contraste est brutal avec le ton direct, concret et pragmatique qui fit son succès. Il en va de même sur la plupart des sujets abordés avec en point fixe une exaltation de son engagement européen, « viscéral ». Là aussi le propos paraît un peu anachronique, dans la mesure où, si les Français en général et les sympathisants LR en particulier redoutent l’aventure monétaire que serait la sortie de l’euro, leur attachement affectif à l’Union européen s’est beaucoup affaibli. L’heure est plutôt à l’exaltation de l’idée nationale, très précisément ce qui permit à Nicolas Sarkozy de rassembler plus de 31% des suffrages exprimés au premier tour de 2007, donc bien au-delà des contours de la droite modérée et europhile.
En cela, à travers le vaste tour d’horizon que propose Nicolas Sarkozy dans les colonnes du Point, il dessine de lui-même un portrait bien différent de celui que ses anciens électeurs s’en font. Evoquant tour à tour la plupart des grands pays du globe et leurs dirigeants, il multiplie les louanges avec un esprit de système qui étonne et amuse à la fois. Lorsqu’il affirme sa vocation entrepreneuriale, au service d’un grand groupe français dont la prospérité est directement indexée sur la mondialisation des échanges, sans doute faut-il le croire. Une telle vocation n’empêche pas un retour en politique, mais outre qu’elle le rend plus improbable, elle en modifierait sans doute aussi les termes. Si Nicolas Sarkozy ne dit plus avoir changé, il semblerait bien, cette fois-ci, qu’il l’ait fait.
par lowil | Nov 9, 2018 | Décryptages
Interview de Jérôme Sainte-Marie par Alexandre Lemarié, publiée par Le Monde
le 20 octobre 2018.
LE MONDE – Emmanuel Macron veut doter son camp d’un nouveau corpus idéologique, le progressisme. Pour quelle raison ?
Jérôme SAINTE-MARIE –Cela correspond à trois objectifs. Emmanuel Macron entend d’abord nommer son projet idéologique pour le faire partager autant que possible. Avec l’idée de dépasser le clivage gauche-droite pour s’inscrire dans un axe perpendiculaire à celui-ci, qui est l’opposition entre les progressistes et les voire les nationalistes, assimilés aux réactionnaires. Le deuxième aspect est électoraliste. En imposant une nouvelle lecture du conflit politique, le chef de l’État cherche à entretenir les tensions et les contradictions au sein des partis de gouvernement traditionnels, que sont Les Républicains et le Parti socialiste, en espérant que la vie politique française ressemble durablement au second tour de la présidentielle. Le troisième aspect, enfin, est sociologique. Les catégories sociales, qui ont amené Emmanuel Macron au pouvoir, que je regroupe dans « le bloc élitaire », sont convaincues de porter un projet réellement progressiste.
Qu’est-ce que le progressisme revendiqué par M. Macron et La République en marche ?
Il est facile à définir, dans la mesure où il a été décrit par anticipation par le philosophe Jean-Claude Michéa, en 2011, dans son ouvrage Le complexe d’Orphée, avec en son sous-titre « La religion du progrès ». Cela correspond à une projection dans l’avenir débarrassée aussi bien des contraintes au développement capitaliste que pouvait constituer la morale traditionnelle, chère à une partie de la droite, que des limites issues du mouvement ouvrier, chères à une partie de la gauche. C’est aussi un projet adapté au stade actuel d’un capitalisme à la fois mondialisé et financiarisé. Il est porté sans restriction par ceux que le chercheur du Cevipof, Luc Rouban, a défini dans son livre, Le paradoxe du macronisme, comme les « socio-libéraux ». C’est-à-dire des gens acquis à la fois au libéralisme culturel et au libéralisme économique le plus abouti. Les cadres supérieurs des grandes entreprises privés en constituent le noyau.
Le macronisme est-il un progressisme ?
Il me paraît clairement une forme de progressisme dans la mesure où il correspond à un accompagnement, voire à une accélération, du cours des choses. Assimilant progrès et croissance il poursuit l’adaptation de la France à la mondialisation économique et financière. Quant à savoir si cela correspond à un réel progrès, un avenir désirable, la réponse pour chacun dépend de ses valeurs personnelles mais aussi de sa position dans la structure sociale.
En quoi l’emploi de ce mot est-il une rupture avec le traditionnel clivage gauche-droite ?
La gauche pensait pouvoir proposer le libéralisme culturel sans le libéralisme économique. La droite classique, elle, promettait davantage de libéralisme économique, couplé à la défense des valeurs traditionnelles. Le progressisme d’Emmanuel Macron postule que ces entre-deux sont une illusion. Il lui préfère un libéralisme intégré, plus conséquent. Pour autant, le chef de l’État ne parle jamais de libéralisme.
Pour quelle raison ?
Il sait qu’il ne peut y avoir de majorité autour du mot libéralisme, qui, comme celui de populisme, est chargé de connotation très négative dans l’opinion française. Le terme de libéralisme risquerait de reconstituer le clivage gauche-droite aux dépens d’Emmanuel Macron, en situant ce dernier à droite. Le progressisme, à l’inverse, renvoie davantage à une sémantique de gauche.
Avec un tel concept, le président se situe donc plutôt à gauche…
Au XXème siècle, ce fut un terme porté par la gauche, voire à une époque par le Parti communiste pour désigner ses « compagnons de route ». Son emploi comporte donc un risque pour Emmanuel Macron car il est encore de nature à effrayer une partie d’un électorat issu de la droite traditionnelle, dont le chef de l’Etat a pourtant besoin pour élargir sa base électorale. Son enjeu est de faire subir au mot progressisme ce qui a été infligé au mot réforme. C’est-à-dire le faire passer du camp de la revendication sociale à celui de la promotion de la dynamique économique.
N’est-ce pas un concept un peu fourre-tout, au risque d’être difficilement lisible par l’opinion ?
C’est un autre risque. Ce mot parle avant tout aux milieux aisés, aux gagnants de la mondialisation. Et très peu aux milieux populaires. Surtout, il dénote d’un optimisme très décalé avec ce que ressentent la majorité des Français, qui anticipent plutôt une dégradation de leurs conditions de vie. Veulent-ils plus de concurrence, plus d’individualisme ? Dans les Trente Glorieuses, les Français anticipaient l’avenir de manière positive. Aujourd’hui, face au chômage, au déclassement et aux mutations culturelles subies, ils ne souhaitent pas forcément une accélération des processus.
Pourquoi M. Macron veut-il résumer les européennes à un combat entre populistes et nationalistes ?
Chez le chef de l’État, le progressisme se définit un peu par lui-même mais davantage par opposition. Parfois face aux conservateurs et aux réactionnaires. Le plus souvent face aux nationalistes et aux souverainistes, comme il l’a fait dans son discours devant le Congrès réuni à Versailles, le 9 juillet. En cela, il s’inscrit dans une visée essentielle de son projet : maintenir l’arrimage de la France à l’Europe. C’est ce qui lui a valu ses soutiens initiaux. Il réanime ce concept pour mettre en scène à l’occasion des européennes un conflit entre ce qu’il appelle la « lèpre » populiste et les forces de progrès, c’est-à-dire peu ou prou, entre le camp du mal et celui du bien.
Cette approche binaire ne risque-t-elle pas d’étouffer le débat démocratique?
Schématiser l’enjeu des européennes à un conflit entre progressistes et nationalistes est une dramatisation telle du débat politique qu’elle rend celui-ci pratiquement impossible. Plutôt que de penser une scène démocratique où des projets divers s’affrontent, également légitimes, il instaure une césure morale, une ligne de front. Cette diabolisation de l’adversaire aboutirait à étendre aux eurosceptiques, voire à tous les eurocritiques, la stigmatisation dont font l’objet depuis trente ans les électeurs du Front national.
par lowil | Nov 9, 2018 | Décryptages
Interview de Jérôme Sainte-Marie, réalisée par Hadrien Mathoux et publiée sur marianne.fr le 2 novembre 2018.
MARIANNE – Au-delà de la comparaison historique entre les années 1920-1930 et aujourd’hui, quelle volonté se cache derrière cette dramatisation des enjeux ?
L’intention durable d’Emmanuel Macron est de faire que la vie politique française ressemble, structurellement, au second tour de l’élection présidentielle qui l’avait opposé à Marine Le Pen. Son projet de rénovation libérale de la France n’a pas pour lui une majorité naturelle dans la population, cette faiblesse doit donc être compensée par des arguments « négatifs ». C’est ce qui avait joué pour Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle, mais aussi dès le premier, où beaucoup de gens avaient voté en sa faveur pour éviter un second tour Mélenchon – Le Pen ou Fillon – Le Pen.
Le macronisme est un projet cohérent, mais qui ne réussit pas à constituer un bloc social majoritaire ou même important autour de lui. Les expressions caricaturales du président sur les années 1930 s’expliquent par un véritable glissement dans l’opinion ; son socle est inférieur à celui de Nicolas Sarkozy à la même époque de son mandat, et rejoint le niveau de François Hollande. En clair, la réunion des « libéraux des deux rives » ne tient pas sa promesse de constituer un bloc réformateur plus important que celui dont disposaient Nicolas Sarkozy ou François Hollande.
La volonté d’Emmanuel Macron de faire appel à un passé tragique en l’assimilant à ses adversaires politiques peut-elle être efficace auprès des électeurs ?
Visiblement pour l’instant cela ne prend pas. L’outrance de ce genre de formules peut provoquer une forme d’épuisement dans la population. Cela fait 30 ans que la gauche a usé cette corde-là, évoquant « les heures les plus sombres » ou le souvenir de la Seconde guerre mondiale. Dans le climat d’exaspération actuel, c’est quelque chose qui fait sourire ou agace mais ne produit plus d’effets électoraux mécaniques.
De plus, cette stratégie comporte un risque non négligeable pour le président et ses soutiens. Elle peut aboutir à constituer un « bloc populaire » d’une importance décisive. Le problème du bloc populaire, c’est qu’il est très fortement divisé : or le langage outrancier d’Emmanuel Macron peut permettre sa réunification, en obligeant par exemple une partie de la France insoumise à considérer qu’elle peut s’unifier à d’autres forces sur la base de l’anti-macronisme. Un certain nombre de Français peut considérer tout à fait possible de réunir ses forces (comme le 17 novembre lors de la mobilisation contre la hausse du prix du carburant) ou ses voix. Donc l’argument du président peut faire bouger les lignes… mais peut-être en se retournant contre son auteur.
Il a aussi l’effet de favoriser outrageusement le Rassemblement national, dans une période d’affaiblissement de la France insoumise. Emmanuel Macron se représente son avenir comme en grande partie lié à l’adhésion des sympathisants de droite qu’il a perdus depuis quelques mois. Il reste pour lui extrêmement important de fracturer le parti Les Républicains, en espérant rallier à lui ceux qui adhèrent à une ligne Pécresse – Bertrand. Mais la ficelle utilisée est très grosse, et le mécontentement d’une part toujours plus large de la population française rend l’argument très fragile.
Au-delà de l’objectif politique poursuivi par le Président, le fait d’assimiler les adversaires du macronisme au nationalisme des années 1930 n’a-t-il pas des effets sur le débat politique au sens large ?
La sortie d’Emmanuel Macron témoigne d’une manière de structurer le débat politique en des termes qui le rendent, de facto, impossible. Car nous ne sommes plus ici dans un débat entre plusieurs options également légitimes, mais dans une représentation du monde politique selon une ligne de fracture qui est quasiment une ligne de front, et regroupe dans une communauté de diabolisation les différentes oppositions au gouvernement. C’est un schéma dévastateur pour le débat démocratique car posé en des termes qui l’empêchent. On peut même aller plus loin : une telle rhétorique fait planer un soupçon d’illégitimité sur la plupart des forces d’opposition, ce qui est incompatible avec leur statut d’opposition légale. Si l’on considère que ses adversaires mettent en danger la démocratie, pourquoi accepter qu’ils se présentent aux élections ?
Par ailleurs, ce qui est curieux dans cette comparaison paresseuse avec les années 1930, c’est qu’elle semble montrer une méconnaissance totale de la période, en tout cas en France : cette décennie y est en effet notamment marquée par une progression de la gauche qui aboutit à l’accession au pouvoir du Front populaire et par l’échec des ligues d’extrême droite ! Emmanuel Macron se situe, certes, dans une échelle européenne lorsqu’il évoque la montée des nationalismes et des protectionnismes économiques. Or l’analogie qu’il utilise est un aveu d’échec : il est arrivé au pouvoir en portant un projet d’accélération de la construction européenne, du fédéralisme. Il se retrouve pris à contre-pied par la montée, partout en Europe, de forces politiques qui réclament une affirmation de l’Etat national. Ce souverainisme est souvent relatif ou incomplet, mais il progresse et place Emmanuel Macron dans une position d’isolement qui entache sa crédibilité sur le plan national. Puisque chez le président la dimension européenne est très cohérente avec son projet pour la France, ces difficultés se retrouvent fortement articulées. Et se reflètent dans son discours de dramatisation.
par lowil | Sep 20, 2018 | Décryptages
Tribune de Jérôme Sainte-Marie publiée par Le Figaro le 18 septembre 2018.
Pour la France Insoumise, le vent venu de l’Est apporte de bien fâcheuses nouvelles. Le lancement en Allemagne du mouvement Aufstehen (Debout) par la coprésidente du parti Die Linke (La Gauche) au Bundestag, Sarha Wa- genknecht, attise les brandons de la dispute sur la question migratoire. Or, sur ce sujet, Jean-Luc Mélenchon n’a eu de cesse depuis des années de pratiquer la politique de l’oxymore : défenseur proclamé de l’ordre républicain et donc de la notion de frontière, il se faisait, en même temps, dénonciateur implacable de toutes les mesures concrètes pour faire respecter celle-ci comme celui-là. Parmi tant d’exemples, le leader de la France Insoumise s’était distingué au printemps dernier par son soutien aux « Trois de Briançon », trois militants étrangers ayant participé aux bousculades contre des douaniers au col de Montgenèvre afin de permettre le passage de migrants.
L’attitude longtemps ambivalente de Jean-Luc Mélenchon ne lui a pas évité les critiques des milieux pro-migrants qui souhaitaient un ralliement explicite à leurs positions. Ce faisant cette mouvance lui rendait un grand service, car il pouvait utiliser leur véhémente insatisfaction comme gage de l’équilibre de sa position politique. Les débats à l’Assemblée nationale lors du vote de la loi Asile et Immi- gration ont pourtant montré qu’il n’en était rien, le groupe parlementaire de la France Insoumise multipliant les prises de parole pour réclamer une extension du droit d’asile et refuser toute répression pratique de l’immigration clan- destine sous prétexte d’en dénoncer les causes premières.
L’événement allemand, celui de l’affirmation au sein même de Die Linke, modèle du Front de Gauche, d’un mouvement souhaitant allier une critique marxiste de la société avec une volonté de contrôle de l’immigration, a précipité les choses. En effet, l’initiative de Sarha Wa- genknecht entend rompre l’équivalence entre extrême gauche et refus des frontières, dans la perspective d’une reconquête des catégories populaires qui, en Allemagne comme en France, considèrent que l’humanisme abstrait s’accommode du sacrifice de leurs conditions concrètes d’existence. Or le soutien qu’a apporté à Sarha Wa- genknecht Djordje Kuzmanovic, conseiller auprès du leader de la France Insoumise sur les questions de défense et de relations internationales, a suscité un très rare désaveu public de la part de Jean-Luc Mélenchon, fort tolérant pour les tenants d’une ligneopposée.
Ainsi, la messe est dite, et l’ancien candidat à l’élection présidentielle sort de l’ambiguïté sur la question migra- toire, tandis que Manuel Bompard, tête de liste masculine de la France Insoumise aux élections européennes, rap- pelle sur son blog son engagement à régulariser tous les immigrés clandestins.
« Bravo à l’Aquarius » s’était exclamé Jean-Luc Mélenchon le 25 août lors de son discours de clôture de l’université de son mouvement. Réalisait-il alors que 51% des sympathi- sants de la France Insoumise, selon l’Ifop, considéraient en juin dernier qu’il ne fallait pas proposer d’accueillir ce na- vire et les migrants qu’il transportait ? 67% des Français en pensaient autant, mais il est vrai que 59% des sympathi- sants socialistes étaient d’une opinion inverse. Se souvient- il, Jean-Luc Mélenchon, que pour 43% de ceux qui ont voté pour lui en 2017, l’immigration joue, « de manière géné- rale », un rôle négatif, contre 33% qui lui accorde un rôle positif ? Mesure-t-il que seuls 18% des sympathisants de la France Insoumise pensent que la politique d’Emmanuel Macron en matière d’immigration est trop rigoureuse? Certainement.
Mais Jean-Luc Mélenchon voit aussi que sur la question migratoire l’adoption d’une ligne compatible avec les in- quisiteurs de la gauche dite morale constitue le sésame de sa réintégration politique en son sein. Les anciens élec- teurs de Benoît Hamon forment à peu près la seule catégo- rie à juger positif l’impact de l’immigration sur la société française. Jean-Luc Mélenchon souhaite les séduire, et donc sacrifie à leur croyance sur le sujet. Cette attitude va de pair avec une édulcoration de sa position sur l’Union européenne, avec une dialectique Plan A – Plan B de plus en plus confuse. En termes d’efficacité électorale, ce mouvement est surprenant, tant l’opinion des Français se radicalise sur ces différents sujets, et notamment sur la question migratoire, deuxième motivation du vote, selon un ré- cent sondage, pour les prochaines élections européennes.
Dès lors, à quoi sert le discours de plus en plus ouverte- ment pro-migrants de la France Insoumise ? À revenir au bercail de la gauche, celui où nombre de ses dirigeants ont fait leurs premières armes, parfois au sein de mouvements qui, tels SOS Racisme, servaient de rabatteurs pour le parti de François Mitterrand.Comme l’a dit Jean-Luc Mélen- chon le 9 septembre à Marseille « que finisse cette longue solitude pour moi d’avoir été séparé de ma fa- mille». Soucieux de devenir l’astre majeur d’une gauche reconstituée, la France Insoumise veille à user d’une rhéto- rique – les modernes pédants parleront de « stratégie dis- cursive » – à même d’amadouer les gardiens du temple de lagauche.
N’en déplaise à ceux qui croient voir en les amis de Jean- Luc Mélenchon d’indécrottables marxistes, il n’y a dans cette démarche aucune analyse de classe ni visée révolu- tionnaire. On y trouve simplement une tactique peu inspi- rée à destination des élections européennes, doublée d’une très probable faute stratégique.
Dans les opinions publiques européennes, le vent de l’Est l’a emporté sur celui de l’Ouest, et la normalisation de la France Insoumise intervient à contretemps. Afin de pren- dre la direction d’une force très affaiblie, la gauche, qui ne rassemble qu’un quart des électeurs, elle abandonne toute espérance de profiter de la vague populiste qui traverse le continent. De cette erreur, sans doute inévitable compte tenu de ce qu’est la sociologie de la mouvance France In- soumise, la question migratoire constitue l’éclatant révéla- teur. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon déclare forfait sur la stratégie populiste, et libère la voie à des forces politiques qui ne lui ressemblent guère.