Interview dans ELEMENTS

Propos recueillis par François BOUSQUET – – novembre 2019


ÉLÉMENTS : Dans votre livre, vous systématisez la grille de lecture que vous développez depuis 2017, celle d’un affrontement entre deux blocs, populaire et élitaire, qui tend à frapper de péremption le vieux clivage droite-gauche. Est-ce pour vous un clivage définitivement moribond ? Vous a-t-il jamais satisfait ? Les travaux d’Alain de Benoist ont-ils nourri votre réflexion ?

JÉRÔME SAINTE-MARIE. Ces signifiants fétichisés, la droite et la gauche, subissent un brutal reflux. Pour rappel, les deux candidats de second tour de la dernière présidentielle ne se retrouvaient pas dans ce clivage. Mieux encore : les trois listes arrivées en tête aux européennes, dont la liste écologiste de Yannick Jadot, ne s’y reconnaissaient pas plus. Nul doute qu’il y aura toujours des gens qui se considéreront comme de droite ou de gauche, mais leur espace électoral ne s’en est pas moins considérablement rétracté. Le nouveau clivage est perpendiculaire à l’ancien, il oppose, pour reprendre les termes d’Emmanuel Macron a évoqué, les progressistes aux populistes. Surtout, il est la traduction idéologique d’un affrontement social majeur, sur fond de mondialisation. À cet égard, je me reconnaît souvent dans les analyses qu’Alain de Benoist a développées dans Le moment populiste. On assiste donc à un désalignement électoral qui conduit les électeurs à ne plus voter pour leur famille politique traditionnelle, mais en fonction de nouveaux critères et pour des formules nouvelles.

Cet alliage d’une césure idéologique et d’une séparation sociologique me permet de parler de blocs. Tout d’abord existe un bloc élitaire au pouvoir, solidement constitué, moyennant le ralliement aux catégories dirigeantes de pans entiers de la bourgeoisie tant de gauche que de droite. Ensuite un bloc populaire longtemps resté à l’état virtuel en raison de sa division initiale, Marine Le Pen d’un côté, Jean-Luc Mélenchon de l’autre. Désormais, les choses se décantent et se simplifient de ce côté-là aussi : le bloc populaire se renforce autour de la présidente du Rassemblement national, soit par adhésion, soit faute d’alternative. De son côté, La France Insoumise me semble aller vers l’auto-élimination électorale, notamment par ses positions sur l’immigration. Dès lors, les Français considèrent que le principal opposant au macronisme est le RN, ce qui constitue un atout déterminant car le bloc élitaire est aussi démocratiquement minoritaire qu’il est socialement dominant.

ÉLÉMENTS : Chez Gramsci, cette notion de « bloc historique » fait la jonction entre deux forces, d’une part la force de coercition de l’État et d’autre part la dynamique propre à la société civile. Il n’y a de ce point de vue qu’un seul bloc historique, le bloc élitaire…

JÉRÔME SAINTE-MARIE. Sur ce point, je m’inspire en effet de l’œuvre de Gramsci, dont il faut souligner l’inspiration essentiellement marxiste. Quelle est la composition de ce bloc historique, ce bloc élitaire, qui se confond avec la « bourgeoisie » ? Il y a d’abord l’élite réelle, le fameux 1 %. C’est la haute-administration et la sphère actionnariale, managériale, mondialisée. Cette élite véritable domine en toute logique l’appareil productif et l’appareil culturel au sens large, dont les médias. Il s’agit d’une constante de toute société capitaliste et j’évoque à dessein les « deux cents familles », pointées du doigt par les radicaux-socialistes, une expression qui renvoyait aux deux cents actionnaires permanents de la Banque de France.

L’élite réelle, la fraction dirigeante, exerce le leadership, mais elle s’adosse à des catégories contiguës qui lui ont délégué leur pouvoir politique. Pour notre époque, j’en distingue deux. Tout d’abord ce qu’on pourrait appeler l’élite « aspirationnelle », barbarisme qui désigne pour l’essentiel les cadres supérieurs du public et plus encore du privé – qui encadrent, comme leur nom l’indique, l’activité sociale. Par leur mode d’existence sociale, ils adhèrent aux éléments constitutifs du macronisme, notamment le culte de la réussite individuelle, l’attachement à l’Union européenne et l’acceptation de la mondialisation sous toutes ses formes. Ce que leur propose Macron leur est du reste si idéologiquement conforme que les cadres lui sont fidélisés au-delà des avantages concrets qu’ils pourraient en attendre. Par leur vote comme dans les études d’opinion, ils se distinguent par un plus grand soutien à l’exécutif.

Vient ensuite se greffer une élite par procuration, constitués par les retraités. L’origine du revenu de ces derniers est très spécifique, elle provient de leur parcours professionnel passé et du travail des salariés actuels, le tout sous la garantie de l’Etat. Ils se représentent donc comme les actionnaires de l’économie française tout en dépendant du bon vouloir de l’exécutif. Le vote des retraités forme un atout majeur dans le jeu présidentiel puisqu’ils constituent le tiers des inscrits sur les listes électorales. Qu’observe-t-on depuis deux ans ? La stabilisation de ce bloc, cadres et retraités, pas tous bien entendu mais une large proportion, en faveur d’Emmanuel Macron et de l’élite véritablement dirigeante. La cohérence interne du bloc élitaire n’est pas parfaite, mais sa solidité se renforce par la conflictualité externe, face aux mouvements sociaux, face aux Gilets jaunes, et face aux populistes.

ÉLÉMENTS : Ce qui scelle le sort de l’union des droites…

JÉRÔME SAINTE-MARIE. Il faut prendre soin de distinguer l’union de la droite et l’union des droites. L’union de la droite, c’est le regroupement du centre et de la droite – option incarnée aujourd’hui par Xavier Bertrand, François Baroin ou Valérie Pécresse. Elle repose sur l’idée que l’univers politique français va retourner à son ancienne dichotomie, ce qui constitue une hypothèse improbable. Il en va différemment de l’union des droites, c’est-à-dire la convergence électorale d’une bonne partie de la droite et du Rassemblement national. Cette formule a pu trouver un contexte favorable dans la configuration politique des années 1980, alors que le FN campait sur une ligne globalement libérale et atlantiste. Aujourd’hui, c’est un autre parti. Curieusement, cette formule, qui n’en finit pas d’affirmer son attachement aux valeurs de droite, repose sur un pari pour le moins risqué dans les circonstances présentes, celui de conjuguer libéralisme économique et conservatisme sociétal. En fait, un tel projet trouve sa justification ultime dans l’idée très contestable qu’il existerait pour le RN un plafond de verre. Seule l’union des droites, moyennant l’apport des, disons, 10 % de voix manquantes, permettrait de le crever. Je crains que ce soit une erreur de lecture qui fonctionne sur une synecdoque politique, laquelle consiste pour ses auteurs à prendre la partie – les 10 % qui manquent au second tour – pour le tout, quitte à occulter ce dernier : les 40 % qui sont potentiellement là. Pour le dire autrement, on ne voit pas trop comment cette union des droites permettrait de conserver le vote des catégories populaires jusque-là acquis au RN.

ÉLÉMENTS : Venons-en à Marx, qui se trouve au cœur de votre analyse. On le croyez rejeté dans on ne sait quel âge glaciaire, mais pareil à Hibernatus, vous l’exhumez. Le Marx du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, qui nous a pourtant mis en garde contre la répétition de l’histoire. Pourquoi Marx ? Qu’est-ce qu’il a encore à nous apprendre ?

JÉRÔME SAINTE-MARIE. J’ai toujours baigné dans cette inspiration analytique. Ce qui m’intéresse chez Marx, ce n’est pas le Capital, ni même les écrits philosophiques, ce sont avant tout ses analyses en prise avec l’actualité sociale de son temps, une forme de journalisme, particulièrement dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Marx ne ramène jamais la politique seulement à elle-même, mais la relie au jeu des forces sociales, dans un rapport médiatisé par l’idéologie. Ses analyses historiques sur la période 1848-1851, qui voit se succéder révolution démocratique, insurrection populaire, constitution du parti de l’ordre, première élection présidentielle au suffrage universel, affirmation de l’option bonapartiste et finalement coup d’Etat, sont l’occasion de confronter ses théories à des situations concrètes. Il affine alors des concepts qui m’ont paru utile pour comprendre un autre épisode politique inhabituellement intéressant, celui que nous vivons depuis trois ans. Peu à peu, si j’ose dire, le livre de Marx a pris le pouvoir sur le mien. Cette comparaison entre les années 1848-1851 et 2016-2019 permet, par analogie ou par décalage, de mieux faire ressortir les reliefs de notre actualité.

ÉLÉMENTS : Pourquoi ces antagonismes de classe ont-ils à ce point disparu du commentaire politique ? Pourquoi ce déni érigé en lieu commun de l’idéologie dominante ?

JÉRÔME SAINTE-MARIE. Un pouvoir social ne gagne guère à son dévoilement, surtout lorsqu’il doit tenir compte du suffrage universel. En outre, depuis des années, ceux qui ont le plus conscience d’appartenir à une classe sociale cohérente sont situés en haut de l’échelle. Ce sont les mieux dotés financièrement, socialement, culturellement. Ils constituent non seulement une classe sociale en soi, objectivement, mais aussi une classe pour soi tant ils ont conscience de former un groupe dominant. Ce sentiment d’appartenance collective est moins prégnant pour les catégories populaires, encore que les Gilets jaunes ont changé la donne. A cette occasion, la société s’est contemplée sans fard, condition pour que les classes sociales raffermissent la conscience d’elles-mêmes. Le phénomène des Gilets jaunes a jouée un rôle pédagogique et clarificateur sans égal.

Il me semble en effet que la notion de classes sociales demeure pertinente, et même qu’elle l’est davantage avec l’affirmation du projet macroniste. Tout ce qui s’écrit sur le triomphe de l’individu doit être mis en regard de cette permanence têtue. Il faut bien distinguer deux choses : si notre monde est bel et bien soumis à une culture individualiste, les positionnements politiques répondent toujours, et même de plus en plus, à des logiques collectives liés avant tout aux positions sociales. Les résultats référendums de 1992 et 2005 sur l’Europe sont éloquents, ils découpent en deux la société sur des critères qui n’ont rien à voir avec l’individualisation des modes de vie, mais tout avec le niveau de revenus, le capital scolaire et l’accès à la propriété. Le lieu d’habitation aussi, mais il s’agit d’une variable très dépendante de ce qui précède. On peut même deviner les résultats de la liste « En Marche » aux dernières européennes à partir du prix au mètre carré dans la commune ou le quartier considéré ! Et aussi, en sens inverse, pour le score de la liste Rassemblement national.

Encore un mot sur les classes sociales. Ce n’est pas du tout une invention de Marx. Avant lui, des libéraux recouraient à la notion de classe sociale, et à son époque Guizot ou Tocqueville l’invoquaient sans cesse. Dans un autre ordre d’idées, j’ajouterais que la méthode même des sondages est fondée sur l’idée que les situations sociales sont structurantes des opinions. Et chez les praticiens de l’activité politique, tout le monde raisonne à partir de ces catégories, et personne n’imagine gagner une élection en faisant abstraction des demandes matérielles spécifiques à chaque strate de l’électorat. Cette différenciation sociologique du vote a rarement été aussi évidente.  Observez le niveau du vote ouvrier pour Marine Le Pen, qui y rejoint les niveaux observés en faveur du Parti communiste à sa grande époque, et ceci malgré la présence au sein de ce groupe social de nombreuses personnes issues de l’immigration extra-européenne.

ÉLÉMENTS : Vous jouez Marx contre Tocqueville. Surestimerait-on les processus d’individualisation et d’atomisation à l’œuvre au point d’occulter l’importance des réalités sociologiques ? La preuve par les Gilets jaunes…

JÉRÔME SAINTE-MARIE.

Pas exactement, dans la mesure où lorsque Tocqueville évoque les journées insurrectionnelles de juin 1848, il parle de classes et relie les événements politiques à celles-ci. Quant au phénomène des Gilets jaunes, il me paraît valider cette lecture. Sur les ronds-points et dans les rues, lors des premiers samedis de protestation, on trouvait surtout des membres des classes moyennes inférieures ou populaires, presque toujours du secteur privé : ceux qui subissent de plein fouet la précarisation, la flexibilisation, l’ubérisation et la paupérisation. Ils rappelaient les populations émeutières du XIXe siècle, en voie de prolétarisation. C’était quoi, le prolétariat, à cette époque ? La fusion des débris des classes anciennes, paysans, artisans, domestiques ou commerçants, en une condition commune, celle de dépendre d’un travail salarié sans plus de garantie statutaire. Ceux qui y étaient réduits s’en plaignaient, mais ceux qui se sentaient menacés d’être amenés à cet état n’étaient pas moins véhéments. Il y a eu dans le mouvement des Gilets jaunes un phénomène de cristallisation similaire à celui produit par les journées de Juin 1848 ou de Mars 1871, Eléments en a déjà parlé. Les participants et leurs soutiens se sont de plus en plus reconnus comme une classe sociale à part entière, développant des formes d’expression nouvelles en puisant dans un fond culturel commun. Ils n’ont pas eu beaucoup à faire pour que leurs adversaires se dévoilent et qu’apparaisse une ligne de partage très clairement située. Si du reste il n’y avait pas eu cette conflictualité sociale, binaire et profonde, jamais la violence n’aurait atteint un tel niveau. Au pôle élitaire a répondu un bloc populaire, à la réunification de la bourgeoisie lors des scrutins de 2017 a correspondu la réunification du prolétariat moderne sur les places et les ronds-points à l’hiver 2018. Entre les deux, se rapprochant de l’un puis de l’autre, demeurent d’autres groupes. Ils sont en tous points intermédiaires, composites, hésitants. S’ils se reconnaissent encore parfois dans la gauche ou la droite, ils paraissent hors d’état de constituer une force hégémonique, laissant cette perspective aux deux blocs antagonistes.

ÉLÉMENTS : Il est évident pour vous qu’on assiste à une radicalisation du macronisme. Cette radicalisation va-t-elle déboucher sur une radicalisation (et une réunification) symétrique du camp populiste ?

JÉRÔME SAINTE-MARIE. Macron a radicalisé les différences sociales, ne serait-ce qu’en mobilisant l’appareil d’État contre les Gilets jaunes, la police, le Parquet, jusqu’aux lois supposément dévolues à la lutte contre les casseurs ou les fake-news. En accentuant l’abaissement du clivage gauche-droite, il a rendu particulièrement visible une polarisation verticale, avant tout matérielle. La société française est ainsi devenue dangereusement lisible à elle-même. Les apparences trompeuses, les voiles idéologiques, les fétiches partisans s’estompent. C’est une des raisons de l’échec de La France insoumise, qui n’a pas su s’en détacher. Mais peut-être paie-t-elle aussi la diversité sociologique de son électorat, et le poids des classes moyennes du secteur publique parmi ses cadres, mal à l’aise par rapport aux demandes du prolétariat moderne. La force de Macron et de Le Pen, c’est au contraire de s’appuyer sur la cohésion sociologique et culturelle de leur socle électoral. D’où la polarisation politique autour de ces deux blocs. Car le pays se polarise bien plus qu’il ne se fragmente.

ÉLÉMENTS : Une grille de lecture exclusivement marxiste telle que la votre élude l’un des ressorts les plus puissants du vote populiste : les enjeux identitaires, les questions culturelles, ce que la sociologie anglo-saxonne, condescendante, nomme commodément les « paniques morales ». Qu’est-ce que Marx a à nous dire de l’immigration, sur laquelle vous vous attardez longuement – et à raison ? La France insoumise semble sur ce point beaucoup plus marxiste que vous – c’est pour elle un sujet inexistant…

JÉRÔME SAINTE-MARIE. Le fait d’utiliser une méthode n’aboutit pas, je l’espère, à croire que celle-ci à réponse à tout, surtout lorsqu’elle a été élaborée il y a près de deux siècles. Dans ses écrits historiques, Karl Marx évoque très peu l’immigration, tout simplement parce qu’elle était pratiquement inexistante au milieu du XIXème siècle en France. Son importance actuelle est à l’évidence considérable, à la fois comme réalité et comme représentation.

Je crois que Jean-Luc Mélenchon s’est éliminé de lui-même, faute d’aborder cette question, ou pire, en la traitant selon les codes de la gauche chers à la plupart des cadres de sa mouvance. L’effondrement de LFI vient surtout de là : elle a refusé de répondre à cette demande sociale des catégories populaires. Il y a plusieurs explications à cela. La première est que les formations politiques sont victimes des tabous et des contraintes qu’elles se donnent. LFI n’a pas osé poser la question de l’immigration, ni dans ses dimensions culturelles, ni dans ses dimensions sociales. Il y est interdit d’évoquer la concurrence sur les aides sociales, les effets sur l’école ou bien le cadre de vie, choses que Christophe Guilly par exemple a fort bien traité. Mélenchon a voulu une « marée populaire », mais sans vouloir s’en donner les moyens. Il a donc laissé un bloc populaire se constituer sans lui et même à terme contre lui. Il a rabattu son mouvement sur sa gauche, en ne s’adressant plus qu’à des catégories qui appartiennent à l’univers de la dépense publique, sinon même de la fonction publique. Ces populations ne sont pas sur la ligne de front du combat social, protégées qu’elles sont par l’effet de luttes sociales antérieures.

Au passage, Jean-Claude Michéa l’a suffisamment rappelé, la gauche n’a pas grand-chose à voir avec Marx, même si sur ses marges cette figure est parfois invoquée. Mais ce n’est pas parce qu’on arbore un tee-shirt Che Guevara qu’on s’est battu en Bolivie. ! Toujours est-il qui si l’immigration n’était pas un enjeu pour Marx, c’est est un aujourd’hui. Il s’agit même d’un triple enjeu politique, la demande des électeurs étant forte, conflictuel, car des options différentes et même opposées s’affrontent, et total, puisque l’immigration synthétise un rapport au monde. Et s’il n’y a d’ailleurs pas eu jusque-là d’unité des populistes, cela tient pour beaucoup au rapport des uns et des autres à l’immigration. Une fois encore, de la contradiction nait son dépassement. Principal obstacle à la constitution de la forme politico-social qu’est le bloc populaire, elle en devient aujourd’hui, l’adjuvant, en éliminant la concurrence de LFI par rapport au RN comme débouché électoral contre le pouvoir du bloc élitaire.

ÉLÉMENTS : Vous ne croyez pas au plafond de verre du lepénisme. Serait-ce à dire que Marine Le Pen peut gagner la prochaine présidentielle ? 

JÉRÔME SAINTE-MARIE. En 2017, la présence annoncée de Le Pen a permis l’élection de Macron, en fait dès le premier tour. C’est ce « spectre populiste » qui a rendu possible – et nécessaire – la réunification de la bourgeoisie libérale, de gauche comme de droite. Telle est l’histoire du macronisme, mais il faut bien voir que le macronisme aurait existé sans Macron. On aurait alors parlé de juppéisme ou de vallsisme. Macron n’a jamais fait qu’investir une forme politique qui lui préexistait. Aujourd’hui, les rôles sont inversés : le macronisme, en tant que projet dynamique vouée à tout emporter sur son passage, se présente comme le meilleur atout de Marine Le Pen.

Tout d’abord le macronisme se voue à la libération des énergies : s’adapter, innover, en finir avec la « société bloquée », titre du fameux livre de Michel Crozier. C’est là une authentique « révolution », titre d’un autre livre, celui-ci de Macron, répondant en cela à la dynamique révolutionnaire du capitalisme, dont la logique intrinsèque, Marx et Engels l’écrivaient en 1848, amène la destruction des traditions et des cadres de solidarité collective, dont désormais le cadre national. Or, jusqu’à preuve du contraire, celui-ci constitue le lieu privilégié du transfert et de la redistribution des richesses. Tout cela est appelé à disparaître. On privatise les trains, les aéroports, les barrages, bientôt le vivant, à travers la GPA. Il y a quelque chose à acheter, il y a quelque chose à vendre – voilà la dynamique du capitalisme, la marchandisation du monde. Emmanuel Macron est le visage local et contingent d’une logique globale. Et celle-ci rebute de plus en plus les Français. Le bloc élitaire saisi par l’hubris, se présentant sous ses propres couleurs et sans dissimuler ses objectifs, finit par travailler pour son adversaire électoral.

La vie politique française est donc aujourd’hui surplombée par la possibilité d’un renversement vertigineux. Trois sondages réalisés par l’IFOP et OpinionWay en entre février et septembre 2019 ont donné 43 % d’intentions de vote pour Marine Le Pen au second tour. Très récemment, un sondage IFOP pour le JDD établit son score à 45%. Le prétendu « plafond de verre » se serait donc relevé en deux ans et demi de 10, voire de 12 points ! Or notre vie politique est dominée par la perspective du second tour à la présidentielle. Il y aura cette fois un candidat sortant, avec un bilan contre lequel s’accumulent tous les mécontentements, quels qu’en soient le motif. Aujourd’hui, plus de six Français sur dix considèrent que son élection a été une mauvaise chose pour le pays. Surtout, la nouvelle politique des blocs ne lui est pas favorable, car celui qu’il incarne, le bloc élitaire, suscite l’ire d’une multitude, y compris parmi les classes moyennes. Cette dialectique qui a produit, face à la poussée populiste, la réunification de la bourgeoisie, sacrifiant ainsi un clivage gauche-droite devenue dysfonctionnel, peut déboucher sur un troisième moment, la négation de la négation si l’on peut dire. En d’autres termes, la montée d’un vote populiste, adossé au bloc populaire et le dépassant par le renfort des classes moyennes. Se trouverait alors parachevé le mouvement tellurique en cours, et s’annoncerait une compétition acharnée à l’horizon 2022, bloc contre bloc.

« Emmanuel Macron est contraint à surenchérir »

Interview de Jérôme Sainte-Marie, réalisée par Charlotte d’Ornellas et publiée par Valeurs Actuelles le 31 janvier 2019.


VALEURS ACTUELLES –Voilà deux mois que la vie politique est animée par les gilets jaunes. Certains ont annoncé que le quinquennat d’Emmanuel Macron était terminé, vous n’en croyez pas un mot. Pourquoi ?

Jérôme SAINTE-MARIE –Il est probable que le projet social d’Emmanuel Macron soit désormais minoritaire, puisque différentes études – dont celle menée en décembre pour le Cevipof – montrent que les Français privilégient de nouveau la notion de protection à celle de risque et veulent qu’on leur parle pouvoir d’achat plutôt que compétitivité :73% d’entre eux considèrent même qu’un gouvernement doit changer ses projets politiques en fonction de ce que les gens pensent plutôt que d’appliquer son programme dans son intégralité.

Ceci irait dans le sens d’un arrêt de mouvement réformateur s’il n’y avait pas une autre logique à l’œuvre, celle de la préservation de ce que j’appelle le « bloc élitaire ». Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir grâce à la mobilisation autour de lui d’intérêts très puissants – il incarne d’ailleurs l’interpénétration de la haute administration et de la haute finance – et d’un bloc social relativement cohérent. S’il devait faire machine arrière ou simplement stopper le cours des réformes, il en perdrait le soutien.Il est selon moi contraint à continuer, voire à surenchérir, en s’appuyant sur toute la force de l’Etat.

Il avait pourtant employé un ton nettement plus compréhensif dans son intervention du 10 décembre…

Il y a eu une forme de panique au sommet de la société, et pas seulement de l’Etat, début décembre. C’est toute la limite d’un pouvoir aussi personnalisé : le mécontentement se cristallise sur la figure présidentielle et tend vers un blocage général. D’où la propagation très rapide du soutien aux Gilets jaunes, malgré les violences et les dégâts économiques. Le 10 décembre, c’est l’urgence. Et jamais depuis des décennies, depuis 1968 je pense, on avait vu autant d’argent lâché précipitamment par le pouvoir.

Comment expliquer qu’il durcisse alors le ton dans son intervention du 31 décembre ?

Le 31, c’est le début de la reconquête, car le « bloc élitaire » a besoin des réformes pour se maintenir. En fait, il a même besoin du conflit social tant qu’il est contenu dans certaines limites. Ce jour-là, Emmanuel Macron s’adresse à ses électeurs de premier tour, en espérant cependant que la polarisation sociale amène de plus en plus d’anciens électeurs de François Fillon à les rejoindre.

Ces réformes ne peuvent pas profiter à tous, au moins dans un premier temps. Aussi est-il cohérent que la transformation profonde de la société s’accompagne d’un durcissement du pouvoir politique. Et les réformes constituent un transfert massif de propriété et de revenus, ce qui est évident avec les privatisations mais vaut aussi pour la réduction des dépenses publiques. C’est pour cela que le libéralisme économique n’implique pas, c’est le moins que l’on puisse observer dans l’histoire contemporaine, le libéralisme politique.

Par ailleurs Emmanuel Macron vient de deux univers, l’administration et la banque, où le pouvoir ne s’exerce pas de manière délibérative. Le Grand débat national ne change rien à cela. Pour prendre une image adéquate, ce n’est pas parce qu’il y a des cercles de créativité lors d’un séminaire d’entreprise que l’autorité du PDG est menacée !

Le soutien au Président de la République et celui aux « gilets jaunes » sont-ils finalement deux aspirations politiques irréconciliables ?

Il y a un rapport de dépendance mutuelleentre le phénomène politique qu’a été l’apparition du macronisme et le phénomène social que constituent les « gilets jaunes ». La réunification du centre-gauche et du centre-droit sur un seul candidat dès le premier tour en 2017, Emmanuel Macron donc, tenait pour beaucoup à la crainte éprouvée devant la montée de Marine Le Pen puis de Jean-Luc Mélenchon. De manière symétrique, la radicalité idéologique incarnée par l’actuel chef de l’Etat a suscité une insubordination massive, sur fond de frustration sociale et d’inquiétude patriotique.

On assiste à une nouvelle étape de la destruction du clivage gauche-droiteremplacé par d’autres polarités qui sont irréconciliables.

Que reste-t-il du président de tous les Français ?

Le conflit social actuel a des effets politiques paradoxaux. Sans être vraiment un mouvement – ce que l’on appelle les « gilets jaunes » n’ont ni idéologie ni structures unifiantes, et il n’y a pas de grèves ni d’ailleurs de manifestations de masse – il crée une perturbation majeure de la vie publique qui s’apparente aux yeux de nombreux Français à une forme d’anarchie. Cela réveille chez certains un besoin d’autorité qui profite depuis quelques semaines, dans les sondages, au chef de l’Etat. Ce rebond dans l’opinion se fait largement grâce aux sympathisants de droite.

Sauf que, malheureusement pour lui, Emmanuel Macron a – au moins la fête de la musique à l’Elysée – largement écornée son image présidentielle. Son regain de popularité est réel mais il demeure, comme le montre un récent sondage BVA, au niveau où se trouvait François Hollande au bout de la même période au pouvoir. Pour le dire autrement, on est très loin d’un effet « juin 1968 », et l’on s’accordera sur le contraste entre la manifestation massive de soutien du 30 mai 1968 et celle du 27 janvier 2019, réunissant seulement quelques milliers de « foulards rouges » !

Vous parlez du clivage gauche-droite qu’Emmanuel Macron voulait dépasser. Ou en est son entreprise de destruction des partis traditionnels ?

En apparence, cette entreprise continue. Pour autant, il n’est pas sûr que le supposé vieux monde soit si menacé car l’étape politique majeure pour la réorganisation du paysage politique n’est pas le scrutin européen de mai prochain mais les municipales de 2020. L’implantation de la République en Marche dans les villes n’est plus du tout évidente, alors qu’elle paraissait probable en juin dernier : on rencontrait alors bien des maires de gauche ou de droite prêts à solliciter l’investiture du parti du Président. Mais depuis les péripéties de l’affaire Benalla et jusqu’à aujourd’hui la fragilité de LREM a été manifeste.

En outre, la profonde impopularité de l’exécutif, si elle n’empêchera pas forcément la liste LREM aux européennes de faire un bon score dans ce scrutin à la proportionnelle, risque d’être très pénalisante lors des municipales, puisque l’élection se joue à deux tours et qu’il faut donc être majoritaire. Tout cela concourt au maintien des équipes sortantes, pour l’essentiel issues du PS ou de LR.

Avec Emmanuel Macron, nous avons découvert un parlement affaibli, des ministres absents, et certains avancent l’idée d’une crise institutionnelle. Qu’en pensez-vous ?

Je crains que le mal ne soit plus profond et plus ancien, même si le style managérial d’Emmanuel Macron a pu l’aggraver. La logique bien connue de la Vème République, qui tend à affaiblir la vie parlementaire sauf période de cohabitation, a été accentuée par plusieurs phénomènes convergents. Tout d’abord l’extension du domaine d’intervention de structures non-élues, comme le Conseil constitutionnel. Ensuite l’application de nos engagements européens, qui donnent le tempo et l’orientation des réformes, comme on l’a vu pour celle de la SNCF. Enfin les notions de parité et de diversité participent de cette idée selon laquelle le monde politique doit refléter la société civile au moins autant que la diriger.

Tout cela dévitalise les structures existantes de la vie démocratique, d’où le balancement du pouvoir actuel entre l’extrême verticalité, pour ne pas dire l’autoritarisme, et l’extrême horizontalité, avec la participation du Président et de ses ministres à d’improbables discussions de plain-pied avec des citoyens lambda. Cependant, je ne crois pas que nous soyons actuellement dans une crise institutionnelle, quel que soit par ailleurs l’état de l’opinion.

Ce mouvement des « gilets jaunes » pourrait-il un jour devenir une réelle menace pour Emmanuel Macron ?

Si à court terme Emmanuel Macron peut tirer quelques avantages politiques de la crise sociale, en tablant sur la peur de l’anarchie ou du populisme, ces gains paradoxaux pourraient être largement compensés à ses dépens. Le mouvement des gilets jaunes a politisé les enjeux du quotidien et entraîné vers l’action collective des milieux populaires jusque-là peu mobilisés.

Surtout, il a banalisé le mélange des électeurs des partis contestatairesaussi bien dans les manifestations et les ronds-points que dans les forums et les partages  sur internet. La division des oppositions, notamment des plus radicales, constitue la meilleure garantie de pérennité au pouvoir pour le « bloc élitaire » – avec ou sans Emmanuel Macron, d’ailleurs. Inversement, leur convergence serait une redoutable menace pour la stabilité de notre système politique. Je pense donc que le phénomène des « gilets jaunes » a produit un amalgame de sensibilités différentes qui sera de longue portée.

La principale réserve de voix de Macron se trouve à droite.

Interview de Jérôme Sainte-Marie, réalisée par Alexandre Lemarié et publiée par
Le Monde le 18 janvier 2019.


LE MONDE – Immigration, laïcité, loi anti-casseurs, suppression des alloca-tions familiales pour les familles d’enfants violents… Pourquoi Emmanuel Macron emprunte-t-il autant de mesures à la droite ?

Jérôme SAINTE-MARIE – Emmanuel Macron essaie de retrouver par tous les moyens le soutien d’une partie de l’électorat de droite, celui qui, il y a un an, l’avait rendu populaire. Les enquêtes d’opinion montrent en effet que la prin-cipale réserve de voix d’Emmanuel Macron se trouve de ce côté de l’échiquier. Et non chez ceux des électeurs de gauche qui ont voté en sa faveur au premier tour de la présidentielle. Eux, pour l’essentiel, ne l’ont pas abandonné car ils n’ont pas de plan B. Donc, si le président de la République conserve le soutien des sociaux-libéraux, tendance Strauss-Kahn ou Valls, ses zones de conquête se situent ailleurs.

Pourquoi l’électorat de droite constitue-t-il sa principale réserve de voix ?

Depuis le début du quinquennat, on observe que l’amplitude du soutien à Emmanuel Macron dans l’ensemble de l’opinion dépend essentiellement des électeurs qui ont voté en faveur de François Fillon à la présidentielle de 2017. Le pillage électoral de la gauche ayant été réalisé par le candidat Macron dès le premier tour de la présidentielle, ils constituent les seuls électeurs disponibles et susceptibles de soutenir le chef de l’État – en dehors de son propre socle. Ils ont sans doute moins d’affinité idéologique avec Macron qu’une communauté d’intérêt. A l’inverse, les partisans de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon paraissent hors d’atteinte car trop éloignés sur le plan sociologique ou culturel.

La cote de popularité d’Emmanuel Macron est donc indexée essentiellement sur la part des soutiens qu’il enregistre chez les électeurs de droite ?

Oui. Les sondages le montrent très clairement. En janvier 2018, Emmanuel Macron bénéficiait d’une cote de popularité de 53 % dans l’ensemble de l’opinion, selon un sondage IFOP-Paris Match, essentiellement grâce à l’apport d’électeurs fillonistes, qui étaient alors 71 % à soutenir son action. Le chef de l’État s’était rendu très populaire chez les retraités et les cadres, qui forment le gros de l’électorat de droite, grâce à sa réforme du code du travail. L’électorat conservateur appréciait sa volonté de réformer, son côté tchatchérien, et avait décidé de l’appuyer dans le conflit social qui l’opposait à la CGT et à la France Insoumise. En décembre 2018, quand la cote de popularité du chef de l’État est tombée à 23 % chez l’ensemble des Français, les électeurs de François Fillon sont encore 43 % à le soutenir, toujours selon un sondage IFOP-Paris match. Que ce soit en janvier ou en décembre 2018, Emmanuel Macron obtient vingt points de plus chez les électeurs fillonistes par rapport à son score moyen. Cela confirme qu’en dehors bien sûr des électeurs macronistes, sa principale zone de soutien potentielle se trouve à droite.

Le discours de fermeté d’Emmanuel Macron face aux violences explique-t-il sa légère remontée dans les sondages ?

Oui. Entre décembre et janvier, il a gagné deux points, passant de 23 % à 25 % dans un sondage Elabe, essentiellement grâce aux électeurs de François Fillon, chez qui il gagne douze points en un mois. Avec la poursuite du mouvement des « giles jaunes » et son lot de violences, les électeurs de droite sont de plus en plus en attente de mesures pour rétablir l’ordre. Cette aspiration se traduit dans les sondages : les trois sujets qu’ils érigent comme des priorités dans le sondage IFOP-Paris match de décembre sont des thèmes régaliens : la lutte contre le terrorisme, contre l’immigration clandes-tine et contre la délinquance. Emmanuel Macron l’a bien compris et a donc décidé d’incarner cette demande de fermeté. Chez lui, il y a moins une volonté de rassembler que de mettre en scène le con-flit à son profit : c’est le lot de tout leader porteur d’un projet fondamentale-ment minoritaire.

«Les Gilets jaunes, ou le retour du conflit de classes»

Tribune de Jérôme Sainte-Marie, publiée par Le Figaro Vox
le 3 décembre 2018.


Nul ne sait aujourd’hui si le 8 décembre sera le point culminant de l’offensive des Gilets jaunes, mais on constate déjà une « montée aux extrêmes » de ce conflit social. Comme l’explique Clausewitz, la lo-gique intrinsèque d’un combat militaire est d’entraîner les protago-nistes à aller au-delà des objectifs politiques initiaux du conflit pour rechercher l’anéantissement de l’adversaire. En d’autres termes, la revendication initiale portant sur la fiscalité du carburant a débouché sur une crise majeure où les deux acteurs principaux ne se donnent plus la liberté de composer. Il en va ainsi du mouvement des Gilets jaunes, poussé à la surenchère par sa nature informelle là où des syn-dicats auraient déjà entamé des négociations, mais aussi de l’exécutif. Celui-ci s’est enfermé dans une logique d’intransigeance, n’acceptant de discuter que de points mineurs ou lointains, en se persuadant que l’avenir des réformes se joue ici et maintenant. Cette montée aux ex-trêmes doit sans doute un peu à la situation politique ou à la psycho-logie de certains, mais elle nous paraît tenir bien plus à la radicalité de l’antagonisme social à l’origine de la crise des Gilets jaunes, et que celle-ci accentue en retour. En effet, peu à peu à partir de la campagne présidentielle, puis de manière accélérée depuis le début de cette crise, les différences de perception entre les citoyens telles que les révèlent les études d’opinion s’éloignent des simples clivages entre catégories sociales pour revêtir l’aspect d’un véritable conflit de classes, formule qui mérite explication.

Si l’utilisation des catégories socio-professionnelles est banale, la no-tion de « classes sociales » elle, a mauvaise presse. Elle renvoie dans l’imaginaire collectif à peu près exclusivement à la « classe ouvrière » et au rôle prométhéen que lui attribuait la doxa communiste. Il faut cependant rappeler que la notion de « classe sociale » était fré-quemment utilisée, y compris par des auteurs libéraux, avant que Karl Marx y ait recours. Malgré ce handicap politique, donc, cette notion constitue un instrument indispensable pour comprendre les dynamiques politiques, et particulièrement ce qui se joue aujourd’hui dans le conflit des Gilets jaunes. « Classe sociale » va plus loin que le terme de « catégorie sociale » utilisé dans les sondages car cela permet de penser une dynamique relationnelle entre groupes sociaux, dont le conflit fait partie. Cependant, cette notion de classe sociale implique que l’appartenance à celle-ci n’existe pas uniquement « en soi », mais aussi « pour soi ». En d’autres termes, il faut qu’il ne s’agisse pas seulement d’une désignation technique (y compris en ra-joutant à la profession des traits culturels, relationnels ou autres) mais d’une identité vécue. Par exemple, si les deux tiers des Français pensent faire partie des « classes moyennes », on peine à définir cette notion de manière univoque. Inversement, alors que plus d’un quart de la population active est composée d’employés, rares sont les salariés qui se définissent socialement, dans leurs propos, comme tels. A grands traits, donc, pour qu’il y ait classe sociale il faut que la place d’un groupe dans l’univers économique, la production de ses moyens d’existence sociale, soit en concordance avec la manière dont se défi-nissent spontanément les individus qui composent ce groupe. Or, la très forte différenciation du soutien au mouvement des Gilets jaunes souligne que la perception subjective de sa place dans la société recoupe de plus en plus sa réalité objective. De plus, par sa dynamique propre, et peut-être plus encore par la détestation ostensible qu’il suscite dans certains milieux aisés, ceux qui se sentent en harmonie avec la mondialisation économique pour le dire vite, le conflit en cours active cette transformation de sentiments épars de colère, d’injustice ou de désespérance en autre chose. Cette autre chose, dans sa forme collective, ressemble bien à l’imaginaire du conflit de classes, et d’ailleurs ce mot presque disparu, « classes sociales », revient avec vigueur, y compris dans le commentaire médiatique.

Pour ébaucher une analyse du conflit des Gilets jaunes en termes de classes sociales, il faut rappeler que son noyau dur est constitué des travailleurs indépendants ou salariés du secteur privé. Ce ne sont ni des exclus, ni des gens aisés. Simplement des personnes dont le labeur n’évite plus l’insécurité financière permanente. Et qui entretien-nent une relation d’incompréhension et de colère mêlées face à un discours présidentiel revenant sans cesse sur la réussite sociale individuelle comme finalité supérieure. C’est la vaste classe salariale modeste*, celle qui recherche davantage la pérennité de son mode de vie que la transformation de celui-ci par une réussite financière improbable. Dès lors, les clivages politiques son secondaires : il y a parmi ces millions de Français dont les revenus tournent autour du salaire médian une communauté relative de conditions d’existence et de perceptions qui donne toute sa force propulsive au mouvement des Gilets jaunes. C’est exactement le contraire de la minuscule « Nuit debout », dont les rares participants procédaient à peu près tous de la petite-bourgeoisie diplômée des centres-villes, souvent liée au sec-teur public, déçue dans ses aspirations de promotion sociale, hors d’état de s’adresser à l’immense continent des actifs et acharnée à se dire de gauche.

Le conflit de classes actuel, donc, et c’est une des raisons fondamen-tales pour lesquelles ce qui se joue ne ressemble guère non plus à Mai 68, se déroule dans un pays ravagé par des décennies de chômage de masse, lesquelles ont désarticulé l’encadrement politique et syndical des salariés du secteur privé. Les anciennes médiations ont disparu ou peu s’en faut, mais elles n’ont pas emporté avec elles les antago-nismes réels et l’affrontement idéologique qui leur correspond. A l’inverse, l’élection d’Emmanuel Macron, porté politiquement mais aussi financièrement par les secteurs les plus aisés de la société, comme le montre la lecture des comptes de campagne de la prési-dentielle, a rendu plus aigües et surtout plus visibles les lignes de fracture de la société française. Ces divisions du pays, en termes fi-nanciers, culturels et même géographiques se cristallisent à l’occasion de la crise actuelle en un conflit unique.

S’ajoute désormais à cet ensemble explosif un élément majeur, le sentiment national. Jamais depuis des décennies n’avaient été vue dans un mouvement d’abord motivé par une question sociale, une telle floraison de drapeaux tricolores brandis et de « Marseillaise » entonnées. Au fil des rassemblement, à Paris mais aussi en province, un creuset apparaît où s’agrègent des groupes et des individus de sensibilité politique très diverse. En quelque sorte, le mouvement des Gilets jaunes forme le vaste « groupe en fusion » qu’évoquait ré-cemment Anastasia Colosimo. Ainsi, sans que ce soit forcément conscient, les Gilets jaunes partici-pent avec vigueur à la démolition du clivage gauche-droite. Avec le projet macronien de convergence par le haut des libéraux de toutes tendances, ce mouvement fait système. La dureté qui caractérise par-fois ses modes d’action renvoie aux difficultés sociales et culturelles que l’on invoque depuis si longtemps, sans en percevoir toutes les conséquences pratiques. L’alliage entre un imaginaire patriotique, un conflit de classes et la défiance à l’égard du système politique en place est la configuration la plus explosive qui soit. C’est pourquoi il y a ces derniers jours, dans les rues et dans les esprits, quelque chose qui évoque aussi bien les analyses de Karl Marx que les romans de Victor Hugo ou les souvenirs d’Alexis de Tocqueville.

*On peut y inclure tous ceux qui formellement indépendants ont une activité « ubérisée », dans la dépendance économique directe d’une structure économique autre.

« Aujourd’hui c’est le modèle macronien qui est en crise ».

Interview de Jérôme Sainte-Marie par Ludovic Vigogne publiée par
L’Opinion le 22 novembre 2018.


Quelles peuvent être les conséquences électorales des Gilets jaunes ?

Pour le pouvoir macroniste, cela rend encore plus sombre la perspective des deux scrutins majeurs pour lui : les européennes de mai 2019 et, peut-être encore davantage les municipales de mars 2020. Au-delà des attaques sur le fond, des critiques apparues depuis quelques mois sur la gouvernance d’Emmanuel Macron peuvent être renforcées par ce mouvement. Son image d’excellence était un argument puissant dans son travail de dislocation des partis de gouvernement pendant la campagne présidentielle. Aujourd’hui, c’est le modèle macronien de gouvernement, sa capacité à diriger le pays, sa promesse de rénovation qui sont en crise, notamment parce que l’hyperconcentration autour de sa personne a produit des effets négatifs. Aux européennes, les Gilets jaunes peuvent donc accélérer l’affaiblissement du score de la liste présidentielle – la possibilité d’atteindre son score de premier tour à la présidentielle, 24%, et la première place s’éloigne un peu plus – et donner de l’espace à d’autres listes. Depuis l’été, la popularité d’Emmanuel Macron était déjà en forte baisse. Les effets d’opinion ayant toujours des effets d’appareil, l’attractivité de LREM est aussi en chute libre. Cela se mesure notamment dans la perspective des municipales.  Avant l’été, le problème de beaucoup de maires de villes grandes ou moyennes étaient : comment décrocher l’investiture de LREM. Désormais, leur objectif est de ne surtout pas l’obtenir. C’est une évolution très importante dans l’objectif d’Emmanuel Macron de destruction de l’ancien monde, et d’abord des Républicains. Si elle se confirme, cela voudra dire que le parti présidentiel ne pourra pas s’implanter sur le territoire.

Et quelles sont les conséquences pour les oppositions ?

Face à ce mouvement, le Rassemblement national est comme un poisson dans l’eau. Ce mouvement correspond à son vivier électoral : le monde des salariés d’exécution, les ouvriers, les travailleurs indépendants…Toutes ces catégories sont très bien disposés à l’égard du RN. La thématique anti-fiscale des Gilets jaunes n’est, elle, pas de nature à déranger Marine Le Pen, qui peut même la prolonger en expliquant que c’est la faute de l’Europe. Pour la droite, c’est moins évident : l’électorat de François Fillon à la présidentielle est divisé sur les Gilets jaunes. Il est sensible à la question fiscale, n’apprécie pas forcément le gouvernement et le Président, mais cependant, ce mouvement n’est pas sa sociologie : les retraités qui constituent la grande réserve électorale de LR sont un peu mieux lotis socialement. Ce n’est pas non plus un électorat porté sur les actions directes. L’absence d’organisation et les petits soviets à travers le territoire donnent une image de désordre qui peut lui déplaire. Ce mouvement a de réelles capacités d’autodestruction. Laurent Wauquiez doit donc être très prudent : même s’il soutient les Gilets jaunes, il ne peut pas se permettre d’être jugé coresponsable d’éventuels errements.

Et pour la gauche ?  

Des élus de La France Insoumise, comme Adrien Quatennens ou François Rufin, sont à l’aise avec ce mouvement. Mais dans une partie de l’électorat LFI comme de ses militants, c’est moins évident. Il existe chez ceux-ci une préoccupation environnementale importante. Il peut exister aussi un certain dédain pour des gens qui écoutent Johnny. Entre eux, il n’y a pas forcément de différences de revenus, mais, culturellement, une partie de l’électorat mélenchoniste peut se sentir supérieure. Enfin, la nébuleuse PS, Génération-s, Place publique… est hors jeu. Leurs électeurs sont principalement des bobos, des habitants de grandes villes en tout point différent dans leur façon de vivre des Gilets jaunes.

Revenons à Laurent Wauquiez. Il a choisi pourtant de coller au mouvement…

Laurent Wauquiez considère qu’il est logique avec sa démarche. Depuis le début du quinquennat, Les Républicains connaissent un risque de démembrement entre, d’un côté, des libéraux, qui peuvent céder à LREM, et, de l’autre, la droite hors les murs. Pour éviter cela, Laurent  Wauquiez a choisi d’aller là où sont les potentiels électoraux les plus importants et la cohérence idéologique la plus forte. Il considère que, depuis la victoire de François Fillon à la primaire, une radicalité à droite existe et que par ailleurs un grand courant conservateur traverse le continent européen, mais aussi la France. La droite, pour lui, ne doit pas être une formule de rechange du macronisme, sur la même ligne européenne, au même discours libéral, mais doit proposer un projet différent. Il saisit donc tous les mouvements qui s’y opposent. Pour lui, l’ambition n’est pas de laisser la droite cantonnée aux strates les plus âgés de l’électorat, mais de retrouver une vocation populaire qui existait jusqu’aux débuts de Nicolas Sarkozy. Pour cela, il veut récupérer le monde du travail. C’est je crois l’axe de son projet.

Jusqu’où les Gilets jaunes bousculent-ils les clivages?

A travers le mouvement des Gilets jaunes, on voit se rassembler concrètement, mais aussi virtuellement à travers l’identification devant son ordinateur, sa télé ou dans ses conversations, des gens réunis par leur commune détestation du pouvoir en place. Ceci rappelle l’anti-hollandisme ou l’anti-sarkozysme. Mais il y a, cette fois, une dimension supplémentaire : l’image élitaire projetée par Emmanuel Macron donne le sentiment qu’il y a une forme de mépris social. C’est un bloc élitaire et un bloc populaire qui se font petit à petit face.  Pour moi, dans les Gilets jaunes, il n’y a pas grand-chose de régional, ce n’est pas une opposition entre villes et campagne…, mais une protestation sociale. Au sein de ce bloc populaire, il y a un creuset qui fait se rapprocher des gens aux identités politiques différentes. Ceux-ci sont dans une frustration réelle car ils se sentent majoritaires mais ne se voient offrir aucune forme d’alternance avec le système d’opposition, découpé en quatre blocs, tel qu’il existe aujourd’hui (RN, LR, LFI, PS). C’est un point de blocage, qui permet au macronisme, même s’il est minoritaire, de se maintenir. Mais des mouvements tels que celui des Gilets jaunes sont une forme de rassemblement interpolitique qui poursuit la transformation du système français dont le macronisme fut une accélération décisive. Le macronisme se voulait « et de droite et de gauche ». Les Gilets sont la suite de ce « et de droite et de gauche » mais sur le plan social, à la base et non au sommet.

« Les Gilets jaunes, une jacquerie moderne ».

Interview de Jérôme Sainte-Marie par Alexandre Sulzer publiée dans L’Express de la semaine du 21 novembre 2018.


Le mouvement des gilets jaunes est-il un énième mouvement de protestation populaire, semblable aux Bonnets rouges de 2013, ou est-il singulier ?

Je pense que c’est un mouvement qui est singulier par sa généralité. Il n’a pas de dimension régionale, comme en avait le mouvement breton des Bonnets rouges. Il n’est pas non plus lié à une activité professionnelle précise, comme avait pu l’être par exemple la mobilisation contre les taxes des carburants, menée par les professionnels de la route en septembre 2000.

Son objet originel n’est pourtant pas général : il s’agit de protester contre la hausse des taxes sur les carburants…

C’est précisément un sujet qui touche énormément de monde. Dans le budget des Français, les dépenses liées à l’automobile arrivent en deuxième position. Mais il ne s’agit là que du déclencheur. Le combustible du mouvement est l’impopularité du gouvernement auprès des Français.

Vous dites “les Français”. Mais de quel Français s’agit-il ?

A travers des sondages qui ont déjà été réalisés, des caractéristiques très fortes émergent au sein des sympathisants des gilets jaunes. Selon BVA, 78% des employés et des ouvriers se disent solidaires du mouvement. C’est 32 points de plus que les cadres (46%) dont les parcours en voitures sont pourtant plus longs, selon l’INSEE. Il y a également une différenciation géographique. La France périphérique, où vit le « peuple central », c’est-à-dire ceux qui n’appartiennent ni aux classes les plus privilégiées ni aux plus populaires, semble davantage concernée. Dans les petites communes et les communes rurales, le soutien dépasse 70%. Il est à 52% à peine dans l’agglomération parisienne. Un troisième clivage se superpose. Il est politique. C’est celui qui opposait la France du oui et la France du non lors du référendum de 2005 sur l’Europe.

Le mécontentement de cette catégorie de population n’est pas nouveau. Que traduit son expression aujourd’hui à travers les gilets jaunes ?

Tout d’abord, cela traduit le terrible effacement des syndicats comme force d’encadrement. Totalement inaudibles et dépassés, ils paient le prix de la défaite en rase campagne du mouvement social face à Manuel Valls puis face à Emmanuel Macron. Ce que l’existence même de ce mouvement, authentiquement né de la base et sur les réseaux sociaux, traduit également, c’est l’absence de débouché électoral évident à l’insatisfaction. Auparavant, le clivage gauche-droite régulait la vie politique. Les tensions sociales étaient contenues dans leur expression par la perspective d’une alternance. Mais aujourd’hui, il y a quatre oppositions de taille différente –RN, FI, LR et PS- incapables de trouver entre elles une formule de rassemblement. Le mécontentement ne peut donc pas être délégué à une formation politique.

Au lieu de la déléguer, les gilets jaunes l’expriment directement…

Oui, ils s’auto-organisent et se mobilisent sur leur propre mot d’ordre et sans perspective politique évidente.

Par ses slogans, ses intonations, ne peut-on pas donner pourtant une coloration politique plutôt à droite, voire poujadiste, à ce mouvement ?

Le mouvement poujadiste n’était pas si à droite que cela historiquement. Il s’est coloré à droite en raison, notamment, de sa jonction avec les partisans de l’Algérie française. Mais il est né sur les terres radicales-socialistes du Sud-Ouest… Moi, j’aurais du mal à catégoriser ce qui est gauche ou de droite chez les gilets jaunes. C’est une protestation sociale, qui prend une coloration antifiscale. Mais les mouvements révolutionnaires ont toujours été animés par des revendications contre la fiscalité. Ce qui est redoutable pour le pouvoir dans le mouvement des gilets jaunes, c’est justement qu’il permet aussi bien à des gens de gauche que de droite de se mobiliser.

Pourtant, si l’on en croit les sondages, c’est bel et bien le RN (Rassemblement national, ex-FN) et la France Insoumise (FI) les formations les plus plébiscitées parmi les sympathisants du mouvement…

L’électorat RN est composé de beaucoup de travailleurs indépendants, qui ont souvent besoin d’utiliser leurs voitures, et de salariés modestes qui sont sensibles à la rhétorique antifiscale. Ajoutez à cela une dimension culturelle antisystème particulièrement prononcé : tout concourt à pousser les sympathisants du RN vers les gilets jaunes. Cela fait d’ailleurs du RN le moins mauvais réceptacle politique à ce mécontentement. Pour la FI, c’est très différent. Certes, ses sympathisants sont opposés de façon très déterminée à Emmanuel Macron mais sa sociologie est beaucoup plus diverse : on y trouve une petite bourgeoisie urbaine qui n’aime pas trop la voiture et qui n’en a pas forcément besoin. L’écologie a pris une place importante dans le discours de Jean-Luc Mélenchon. Mais le quinoa et le diesel ne font pas bon ménage ! Le gauchisme culturel des cadres et militants FI fait que ce parti est moins bien placé pour tirer des bénéfices des gilets jaunes.

Prime à la conversion automobile, chèque énergie élargi, aides régionales défiscalisées… Les annonces du gouvernement ne semblent pas avoir agi comme d’efficaces contre-feux.

Il existe toujours un scepticisme de principe face à des annonces positives. Le gouvernement paie en plus la réalité de sa base sociale étroite qui est celle de ses 24% des voix obtenus au premier tour de la présidentielle. Comme il était dans un second tour face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron n’a pas eu à faire de concession idéologique pour élargir sa base. Son impopularité traduit cette faiblesse originelle. La manière dont il gouverne et communique, avec ses fameuses petites phrases, a de surcroît ravivé les clivages sociaux, comme jamais dans la vie politique française. Même Nicolas Sarkozy, le “président des riches”, apparaissait comme moins méprisant. Cette colère rentrée est en train de s’exprimer.

Emmanuel Macron a voulu s’imposer comme un monarque républicain. La jacquerie n’est-elle pas finalement le prix à payer pour tout monarque ?

Il ne faut pas tout confondre. L’autorité à la tête de l’Etat est appréciée par les Français. Ce qui est beaucoup plus gênant, c’est l’impression qu’Emmanuel Macron donne qu’il privatise l’Etat pour son bon plaisir. Ce reproche, qui a aussi été fait en son temps à Valéry Giscard d’Estaing et dans une moindre mesure à François Mitterrand, est né avec l’affaire Benalla. Cela renvoie en effet à un imaginaire d’Ancien Régime. L’incroyable centralisation de la communication autour de la personne d’Emmanuel Macron, la difficulté à exister de LREM, la jeunesse et l’inexpérience de beaucoup de ses parlementaires, son absence d’ancrage municipal : tout cela concourt à donner l’impression d’un pouvoir hors sol. Et facilite une mobilisation comme les gilets jaunes qui prend la forme d’une jacquerie moderne. Historiquement, les jacqueries sont des mouvements éruptifs, sans encadrement institutionnel, qui peuvent être violentes mais extrêmement brèves dans leur déroulé. Je ne suis pas sûr que le mouvement des gilets jaunes perdure. Mais qu’il y ait d’autres mouvements de ce genre au cours du quinquennat ne me surprendrait pas.